2026-Mauvaise route…

Avec ce sens aigu de la démesure, dans une langue cinématographique quasi balzacienne, Xavier Giannoli décortique la mécanique monstrueuse de la trahison et de la vanité en temps de guerre. Une œuvre dense avec, en tête d’affiche, un exceptionnel Jean Dujardin. Il fallait plus de trois heures pour raconter cette fresque historique sans caricaturer l’Histoire ou la réduire à une suite de personnages réducteurs et manichéens. Et Xavier Giannoli sait y faire. Après l’exceptionnel Illusions perdues, le cinéaste s’engage dans le portrait d’un homme complexe, qui a préféré la luxure et l’argent à la responsabilité politique pendant l’Occupation. Cet homme est journaliste, sa fille Corinne est une actrice de cinéma aujourd’hui oubliée, et tous les deux tentent de se sortir de l’ostracisme économique et social, imposé par la guerre. Emprunté à un recueil de poésie de Hugo, Les rayons et les ombres détricote le récit national que la France s’est construit autour de la Seconde Guerre mondiale. Si notre pays s’est humilié en faisant arrêter des milliers de juifs et a permis à l’Allemagne d’étendre son pouvoir, c’est que des Français eux-mêmes l’y ont aidé.

 

 

 

 

Xavier Giannoli va droit au but. L’amitié entre Jean Luchaire, le journaliste, et l’ambassadeur allemand, Otto Abetz, qui certes est née avant la guerre, sous couvert d’une volonté de défendre la paix franco-allemande, a perduré pendant tout l’Occupation malgré l’évidence que les arrestations sommaires des juifs et les comportements arbitraires de la police de Vichy étaient inacceptables, et démontre l’adhésion totale aux thèses antisémites des deux personnages. Pendant que des millions de Français peinaient à nourrir leur famille, le poids de la corruption a gangréné les relations sociales et rabaissé l’honneur français, ce que montre magistralement le récit. Xavier Giannoli reprend le ton romanesque et balzacien de son film précédent. Le récit est mené à partir des confidences de la fille de Jean Luchaire, qui, après la gloire furtive de sa carrière d’actrice, vit dans un modeste logement social, non sans être régulièrement l’objet de brimades et violences. Sans pour autant se dédouaner de son aveuglement, quelque peu justifié par des mois passés dans un sanatorium, elle tente de conjurer un destin qui la fait pencher du côté des héroïnes déchues. On pense à de grandes figures romanesques, chez Zola ou Balzac, dont l’ascension est aussi brutale que la chute. Xavier Giannoli donne une place au pardon national, en évitant de faire basculer son héroïne dans le statut de la victime, tout en lui accordant une possibilité de résilience. Il ne faut pas avoir peur des trois heures. Elles passent très rapidement, grâce au talent incontestable de conteur qu’est Xavier Giannoli. Les décors, les costumes, le nombre impressionnant de figurants attestent d’un long-métrage de grande qualité, où tout est réuni pour séduire le public. Les rayons et les ombres s’affiche comme une œuvre aux accents littéraires évidents. La musique, jusqu’à celle de Mozart avec son fameux Requiem, apporte au récit historique une épaisseur supplémentaire, entre la grâce et le déclin. On n’avait plus vu depuis longtemps Jean Dujardin dans un rôle de cette étoffe. L’acteur habite son personnage avec un goût certain de la démesure. Il ne le réduit jamais à une forme de manichéisme, lui permettant même de gagner une sorte de compassion de la part des spectateurs. Le film le décrit moins comme un journaliste qu’un père protecteur, qui faillit aux sirènes de la facilité et de la trahison. Nastya Golubeva Carax ne démérite absolument pas dans le rôle de la fille de Jean. Elle incarne un personnage tout aussi complexe, entre fragilité, frivolité et insouciance. Les rayons et les ombres est aussi un film d’acteurs. Chacun s’adonne avec intégrité dans ce grand récit historique qui apporte des clés de compréhension à la période de l’Occupation en France. On comprend combien les équilibres nationaux sont fragiles, notamment quand il s’agit de décider entre ses propres intérêts, notamment pécuniaires, et celui de tout un pays qui vacille dans la dictature. Xavier Giannoli offre un spectacle d’envergure, absolument passionnant, qui rend hommage au cinéma, décrit plus que jamais comme une fenêtre de liberté.

 

 

 

 

« Plus jamais ça ! ».

Lorsque Jean Luchaire, dix ans après la Première Guerre mondiale, prône ses idées pacifistes et l’amitié entre les peuples en compagnie de son ami allemand francophile, Otto Abetz, la petite fille blonde qui les regarde tendrement voit ce que nous voyons tous comme des humanistes, des progressistes. « Je suis innocente, innocente, innocente ! ». En 1938, alors que Corinne Luchaire démarre une carrière au cinéma avec le rôle principal de Prison sans barreaux du réalisateur juif ukrainien Léonide Moguy, et y pousse ce cri qui résonnera longtemps par la suite, les lignes, déjà, ont bougé Jean, Otto, Corinne et quelques autres refusent de voir l’ombre portée du nazisme et de l’antisémitisme et continuent à vivre, à danser, à faire la fête. À profiter. Lors de la déclaration de guerre quelques mois plus tard, suivie de l’Armistice signé par Pétain en juin 1940, tandis qu’Otto prend du galon, revêt l’uniforme vert de gris et devient ambassadeur d’Allemagne en France, père et fille se voilent la face, acceptent l’inacceptable. Il dirige un journal grâce aux subsides allemands et au gouvernement de Laval et elle s’enivre et s’étourdit dans le confort d’une vie de star qui trinque avec l’ennemi, tandis que ses metteurs en scène (Moguy, Pierre Chenal…) s’exilent pour échapper à la mort. Le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli, coécrit avec son complice depuis trois films, Jacques Fieschi Un cœur en hiver, La Femme la plus riche du monde, est le récit de ce dangereux glissement moral, de 1930 à 1946 chez des gens bien-pensants, qui n’avaient pas vocation à devenir des monstres. Il le réalise avec le panache dont il est capable, déroulant sa reconstitution impeccable dans des décors grandioses, avec des hordes de figurants aux costumes élégants, sans jamais entraver le regard et occulter son propos. Les acteurs sont impressionnants avec Jean Dujardin séduisant et veule en Luchaire, August Diehl, de plus en plus inquiétant au fil de la transformation d’Abetz. Et la révélation Nastia Golubeva Carax, opaque et lumineuse, désinvolte et émouvante en Corinne, cette étoile filante du cinéma français qui laissa de grands films et passa à côté de sa carrière, de sa vie et de la possibilité d’être juste dans un monde qui oubliait de l’être. La force de ce film foisonnant, c’est l’intelligence limpide avec laquelle il narre cette page sombre de notre histoire où se croisent les intellectuels, la presse et le cinéma de l’époque. Et c’est d’autant plus troublant que les échos avec la nôtre sont constants.

 

 

 

 

Depuis 80 ans, le cinéma Français a beaucoup montré la résistance et à peu près jamais la collaboration. Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 en est un rare témoignage. Un sujet inflammable et scandaleux comme le décrit Xavier Giannoli au moment de parler de Les rayons et les ombres. Déjà avec la fabuleux Illusions perdues (2021), multirécompensé aux Césars 2022 et la série D’argent et de sang (2023/2024), le cinéaste qui préfère les personnages Balzaciens aux faciles et lisses héros, nous avait ébloui de sa justesse et de son art de la mise en scène. Clairement, Les rayons et les ombres est un grand film de cinéma, une véritable fresque pour celui qui dit s’inspirer notamment de Kubrick et de Scorsese, tout en évoquant Monsieur Klein (1976) comme un véritable choc esthétique, et sur lequel il s’est ici appuyé. Un réalisateur qui en tout cas ne supporte pas le cinéma à l’eau tiède ! Et qui sait tellement démontrer le caractère illusoire et éphémère du pouvoir dans toutes ses humaines faiblesses. Xavier Giannoli est un maître pour sonder la complexité des âmes, pour filmer la nuance et pour disséquer la complexité. Tout être humain a deux faces, le bien et le mal disait Hugo dans le recueil de 44 poèmes éponymes. Une véritable devise dans la façon dont le cinéaste va s’emparer de son sujet, en se servant de l’histoire avec sa grande hache comme disait Georges Perec. Et c’est l’infinie force de Les rayons et les ombres. Jamais complaisant et toujours d’une inouïe justesse entre empathie et haine, entre ce qui s’explique mais ne s’excusera jamais. C’est le mécanisme de la compromission qui est ici déplié avec une puissance narrative totale. La relation père fille entre Jean et Corinne est bouleversante dans son universelle tendresse et permet de souligner encore plus le caractère proprement ignoble de l’action du salaud. Avec cette tuberculose, cette maladie aux deux, qui rôde, qui plane, qui amène le sang, comme une pénitence, celle de la lâcheté pour lui et du terrible héritage pour elle, comme un horrifique spectre, qui déjà les condamnent aux yeux de l’histoire. Car finalement, c’est à Corinne que l’on reprochera ce qu’a fait tout le pays, entre collabos de la première heure et résistants de la dernière. Comme elle le dira, parmi celles qui ont été tondues il y avait aussi de vraies amoureuses. A l’heure du simplificateur jetable et de ses fossoyeurs Tik Tok et X, Les rayons et les ombres donne une leçon de finesse et d’intelligence hautement salutaire.

 

Ce qui sidère aussi dans Les rayons et les ombres, et que l’on retrouve tant également dans les œuvres précédentes du cinéaste, est ce Paris des abominables mondanités, cette abjecte opulence des immondes et ignobles fêtes sans fin entre les occupants et les traîtres, au moment où tous les autres crèvent. La compromission n’a pas d’époque, et le film ne contourne rien et explore les horrifiques détours de la lâcheté et la dégueulasserie d’une certaine élite de l’époque. Comme un contrepoint au chef-d’œuvre L’Armée des ombres (1969) de Jean Pierre Melville, avec des héros terrés dans la pénombre, là où ici, les salauds prennent et salissent toute la lumière. Une page tellement déshonorante qu’il convenait de déplier sur grand écran. Ou comme le disait Coluche à propos d’un de nos emblèmes nationaux Le coq est le seul animal qui arrive à chanter les pieds dans la merde !! Les Rayons et les ombres, qui forcément fait un drôle d’écho aujourd’hui, ne tombe pour autant jamais dans le cliché ou autre stéréotype, car ce n’est pas le procès de la gauche qui collabore, mais l’histoire d’individus qui justement ont laissé tomber leurs idéaux. A l’image de Jean Luchère, qui s’invente des excuses et des esquives, tout en demeurant un personnage malgré tout séduisant. Car il aura fini par habiter les mortifères idées antisémites par opportunisme mais n’a pas habité ses idées. Toujours l’art de la nuance ! C’est aussi un formidable réquisitoire, avec entendu, »Les mots des salauds arment les bras des imbéciles », ou encore « Tous ces morts et ce traitre vivrait ? » Et au-delà de la puissance du message, Les rayons et les ombres, c’est aussi une immense mise en scène, redoutablement efficace, rythmée et haletante, tout en alternant dans le récit des séquences autant éprouvantes qu’émouvantes. Du cinéma total ! Au casting, évidemment Jean Dujardin, qui confirme à quel point il est un géant. Il est comme en permanence sur un fil avec ce personnage qu’il est impossible d’aimer, en en faisant pour autant le salopard voulu, mais lui donnant au battement de cil près, la complexité nécessaire au parfait équilibre du film, celui de l’homme qui glisse et qui le sait. August Diehl est glaçant de réalisme et tellement crédible dans lui aussi ce glissement si écœurant. Il est impressionnant tant il est complet. Mais surtout, surtout, Nastya Golubeva est incroyable, bouleversante et vraiment mais vraiment juste inoubliable. Le regard qu’elle porte sur son père, cette admiration, mais comme teintée de désespoir, ses émotions qui la tiraillent, elle nous la communique avec une authenticité désarmante ! C’est le cœur battant du film ! Au final, avec Les rayons et les ombres, c’est comme si on allait au bout de l’ignominie, c’est ici une nouvelle page, et quelle page, du livre noir de la compromission de l’état Français. Victor Hugo disait que « Blâmer tout, c’est ne comprendre rien ». Une devise qui sied pleinement à Les rayons et les ombres, film tellement intelligent, précieux, rare, utile et un immense film de cinéma !

 

 

 

 

Le dernier jour de tournage du film de Xavier Giannoli s’est déroulé le 18 juillet 2025 à Vervins, en présence de Jean Dujardin. Les scènes finales ont été tournées dans les locaux du Démocrate de l’Aisne, dernier journal européen encore fabriqué au plomb.

 

 

NASTYA GOLUBEVA, L’APPARITION

 

 

Dans le sublime Les Rayons et les ombres, Nastya Golubeva, 21 ans. Magique, elle irradie l’écran et le cinéma français ne sera jamais tout à fait le même…Dans le tragique et puissant film de Xavier Giannoli, consacré aux ambiguïtés de la France sous l’Occupation, Nastya Golubeva incarne un personnage pris dans les contradictions morales de l’Histoire. Une figure complexe, ni héroïne ni traîtresse, ni symbole ni simple victime de l’histoire. À l’image du film lui-même, subtil et puissant, qui s’attache moins à distribuer les bons et les mauvais points qu’à explorer les zones troubles de l’Occupation. Fille du cinéaste Leos Carax, Nastya Golubeva incarne Corinne Luchaire, star montante du cinéma français à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la « Greta Garbo numéro 2 », fille du journaliste collaborationniste, Jean Luchaire. Avec ce rôle exigeant, énigmatique, Golubeva crève l’écran. Comme une apparition, elle fissure l’écran et déchire la rétine du spectateur.

 

Un miracle ! À la fois précis, intense et opaque, son jeu semble toujours garder une part de mystère. Sur l’écran, elle donne souvent l’impression d’être en léger décalage avec le monde qui l’entoure, une qualité précieuse dans un film qui s’intéresse justement aux individus pris dans des systèmes plus grands qu’eux. En promo dans un palace parisien, on la découvre tout d’abord au naturel, avec sa chienne, tentant en vain de trouver un endroit pour griller frénétiquement une cigarette. « Je peux me mettre à la fenêtre ? » Elle ressemble à une étudiante, timide et perdue. En interview, avec sa chienne labrador à ses pieds, elle semble dubitative et ses réponses franches tranchent avec celles des vieux routiers des junkets, écrites par des communicants fatigués. Rencontre avec LA star de demain.

 

 

Vous venez d’où ? Vous faisiez quoi avant ? Comment êtes-vous arrivée sur ce film ? Beaucoup de choses…mais rien de vraiment professionnel. J’ai fait du théâtre, de la musique. Et je suis tout le temps avec ma chienne. Elle a huit ans et demi, c’est mon double. Elle me suit partout. J’ai passé un casting, tout simplement. J’avais rencontré une agente quelques mois auparavant. Elle m’avait envoyé plusieurs projets pour lesquels je n’avais pas été prise. Puis un jour, elle m’envoie celui-ci. Je n’y croyais pas du tout, mais j’y suis allée quand même. Et là, il s’est passé quelque chose.

 

Lors du casting, vous avez joué la scène où Corinne Luchaire se présente ? Oui. J’arrive, je dis « Bonjour, je m’appelle Corinne Luchaire, j’ai 18 ans. » En réalité, j’en avais 19 à l’époque. Et je pense que je suis arrivée très en colère, parce que j’étais persuadée que je n’allais pas avoir le rôle et que j’allais m’humilier. Cette colère a peut-être joué…

 

Et soudain, vous vous retrouvez dans une énorme production…Oui. Quand j’ai appris que j’avais le rôle, j’ai été bouleversée par l’histoire de Corinne Luchaire. Je me suis dit, si j’ai été choisie, je ne peux pas rater ça. Il faut tout donner. Ça ne sera jamais assez, mais je voulais être la meilleure version possible d’elle.

 

Comment vous êtes-vous préparée ? J’ai regardé beaucoup de films des années 1930 et 1940, notamment ceux avec Greta Garbo, parce que c’était le modèle de Corinne Luchaire. Et puis j’ai vu beaucoup de films et d’archives sur la période de la collaboration. La préparation a duré environ trois mois.

 

Le tournage a-t-il été long ? Quatre mois. Moi j’ai eu environ soixante jours de tournage. C’est énorme, surtout quand on débute. Évidemment il y a de la pression, mais c’est une bonne pression, une montée d’adrénaline, presque un état de survie. On se dit : « on y est, il faut plonger. »

 

Comment ça se passe avec le réalisateur Xavier Giannoli ? Il a été formidable. Au début j’étais très stressée, je ne connaissais rien aux aspects techniques. Il m’a dit « On ne cherche pas à faire un bon film. On est là pour chercher. » Ça m’a beaucoup aidée. Il est très généreux, il pose des questions, il laisse du temps. Pour commencer, je n’aurais pas pu tomber sur quelqu’un de mieux.

 

Vous doutiez parfois pendant le tournage ? Tout le temps. Parfois, il y a une grâce qui passe, parfois rien. C’est comme la vie : ça ne peut pas être intense en permanence.

 

Vous regardiez les images tournées ? Presque jamais. Je travaillais un peu en aveugle, en faisant confiance au réalisateur. Parfois il me montrait le combo pour des questions de placement, mais c’était rare.

 

Vous avez eu le sentiment de défendre Corinne Luchaire ? Un peu, oui, mais je n’aurais pas la prétention de dire ça. Elle n’était pas innocente non plus. Elle a fait des erreurs dans une époque où il ne fallait pas en faire. Mais elle a aussi fait confiance à son père. C’est une histoire humaine, tragique, et très fragile.

 

Vous connaissiez l’histoire de la collaboration ? Je connaissais la Résistance, l’extermination, les grandes conséquences de la guerre…Mais la collaboration, beaucoup moins. C’est un angle dont on parle peu. J’avais une vision très simple avec les gentils, les méchants. En découvrant ça, j’ai compris que c’était plus troublant que ça.

 

Et maintenant ? Je ne sais pas. Je vais déjà me coucher ce soir, et on verra demain. Bien sûr, j’aimerais continuer le cinéma. Mais parfois, je me dis que peut-être ce film était LE rôle. Parce que je découvrais tout en même temps. Peut-être que c’est ça qui a donné quelque chose de juste.

 

Xavier Giannoli a été hypnotisée par la jeune actrice et il n’avait aucune idée de qui elle était avant de faire sa rencontre...Peut-être que ça m’aurait encombré. En même temps, je m’en foutais complètement. Espoir du cinéma, Nastya Golubeva a toujours voulu jouer avec la vie, être magicienne…Puis est venue l’envie de comprendre, chercher, imaginer, se jeter. Vivre. Née en 2004, Anastasija, dite Nastya Golubeva est la fille du réalisateur français Leos Carax, ancien compagnon de Juliette Binoche. Un cinéaste « culte » à qui l’on doit Mauvais sang, Les amants du Pont-Neuf, Pola X, Holy Motors ou encore Annette. Il a également mis en scène plusieurs courts-métrages et clips vidéo de Carla Bruni. Sa mère était la comédienne franco-russe Katerina Golubeva, héroïne de Pola X. elle s’est donné la mort en 2011, à l’âge de 44 ans. Avant Nastya, elle a eu deux autres enfants, de deux précédentes unions, Dmitry Kaprin, oncologue, et Ina Marija Bartaité, comédienne lituanienne décédée en 2021 à l’âge de 24 ans mortellement blessée après avoir été renversée par une voiture alors qu’elle circulait à vélo. Nastya a fait ses premiers pas devant une caméra dans Holy Motors, sous la direction de son père donc, un long métrage sorti en 2012 et dédié à sa défunte mère. Neuf ans plus tard, Leos Carax a ensuite redonné un (petit) rôle à sa fille dans son film Annette. Mais Nastya n’a pas eu besoin de son père pour jouer dans Revoir Paris d’Alice Winocour, ainsi que dans la série Les Sentinelles.

 

 

 

 

 

 

CORINNE / JEAN LUCHAIRE

Corinne la fille de Jean Luchaire est morte comme la Dame aux camélias et c’est comme la Dame aux camélias qu’elle avait vécu. De luxe et de pauvreté. De haut et de bas. De passions et de repentirs. Son histoire est celle de ces destins percutés de plein fouet par la marche du monde. Née Rosita, elle aurait pu devenir une légende du cinéma français, comme sa copine Simone Signoret. Personne ne pourra nier son talent, cette modernité, cette fraîcheur, révélés dans le film Prison sans barreaux, tourné en 1938 alors qu’elle n’a que 17 ans. Puis la guerre est arrivée pour rompre le fil des vies, dans la mort et l’exil, avec ses bombes et ses silences, ses défaites et ses fortunes. Son cortège de renoncements surtout. Corinne était la fille de Jean Luchaire, pacifiste, tenant du rapprochement franco-allemand, jusqu’à la compromission totale dans la collaboration. Président de la Corporation nationale de la presse française, il encadre les publications sous Vichy et mène grand train avec le tout-Paris de l’occup’. Il en profite, Corinne aussi. Elle ne tourne plus, préférant les plaisirs d’une parenthèse enchantée en apparence, mortifère en réalité. Le réveil sera terrible. À la libération, elle est arrêtée avec son père. Il est fusillé, elle est condamnée à dix ans d’indignité nationale….La cruauté du destin de cette jeune femme est au centre du film, elle a été un dommage collatéral des mauvais choix de son père, mais elle n’est pas innocente non plus. Toute l’ambiguïté d’une collaboration, mondaine et lâche. Elle meurt de la tuberculose le 22 janvier 1950, dans l’anonymat et l’ignorance. Corinne avait peur du 22 janvier. Son prochain film, elle n’avait rien tourné depuis dix ans devait s’appeler La vie recommence demain...Depuis la mort de son père, fusillé il y a quatre ans, Corinne était devenue très croyante. Elle gardait dans son sac à main la dernière lettre de Jean Luchaire avant le peloton d’exécution…Toute tristesse s’est évanouie et toute appréhension, sauf la révolte inévitable et secondaire de la carcasse contre sa propre fin…Et j’ai senti l’amour de Dieu sur moi et sur tous ceux que j’aime…Le dernier mot de Jean Luchaire, qui lui était sorti de la bouche, malgré le poing enfoncé dedans pour se taire, avait été « Corinne ! Elle avait dit…C’est le 22 janvier 1946, à l’aube, que mon père, a été fusillé. Le 22 janvier 1947 j’ai été condamnée à dix ans d’indignité. Le 22 janvier 1950 jour de ma mort…

 

 

 

 

 

 

Avec Les Rayons et les Ombres, je m’aventure sur un terrain noir

 

Il semble que le film a eu plusieurs titres. Corinne Luchaire, Jean et Corinne Luchaire. Parce que vous cherchiez la bonne perspective pour aborder le sujet ? Non, j’avais Les Rayons et les Ombres assez tôt, mais je n’avais pas envie de le rendre public, pas plus que d’annoncer le tournage dans la presse. J’ai besoin d’être entouré d’un certain secret pour travailler. Donc il n’y avait aucun titre officiel. Tout ça, c’était juste des titres de travail.

 

En revanche, dès le début, s’est imposée la figure centrale de Corinne Luchaire, cette jeune star de cinéma au destin fracassé…Tout est parti de la croisée de trois destins avec Corinne, son père Jean et Otto Abetz, jetés dans la fosse aux lions d’une époque terrible. Qu’est-ce qu’ils y comprennent, qu’est-ce qu’ils y cherchent, qu’est-ce qu’ils y perdent ? Il faut réaliser qu’il n’y a pas la collaboration, mais des collaborations. Le spectre va d’idéologues furieux à des gens simplement lâches. A la base, Luchaire et Otto Abetz ne sont pas des gens infâmes, ce sont des jeunes hommes de l’après-Grande Guerre qui dans les années 30 étaient animés par le pacifisme. Et pourtant, ils vont glisser…A travers eux, je retrouvais des choses auxquelles je m’intéresse depuis longtemps. Le rôle de l’argent, la compromission, le désir et la loi. Maintenant, oui, j’ai eu tout de suite l’intuition qu’il fallait partir de ce personnage de jeune femme. Elle n’est pas une érudite, ni une militante, ni une idiote. C’est une fille sensible qui a été abusée, qui a fait confiance à son père et qui s’est trompée. Elle n’est pas du tout innocente, mais pas non plus tout à fait coupable. Et c’est elle qui raconte cette histoire.

 

Contrairement à la Résistance, tout ce qui concerne la collaboration ou les collaborations, donc reste un territoire relativement peu exploré par le cinéma français. Combler ce manque a joué dans votre désir de réaliser ce film ? Vous pensez bien que je n’ai pas cette prétention, ni aucun calcul du type « c’est le moment de faire ça ». Au contraire, presque. Ce qui me heurte beaucoup en revanche à travers une certaine presse ou les réseaux sociaux c’est la violence du jugement univoque, la cruauté de la punition sans vouloir comprendre. Je crois que le film est aussi une réponse humaniste à cette haine mortelle de l’adversaire. En tout cas, moi, j’ai été élevé comme ça. J’ai fait mon coming out chrétien avec L’Apparition. Le film interroge des valeurs importantes des valeurs qui permettent à la société de se construire et de vivre et c’est sûrement, d’une façon plus ou moins consciente, une réaction à cela. Je crois par ailleurs que j’avais besoin de ce danger. J’aime penser contre moi-même, j’aime que l’on pense contre moi. Et j’étais très conscient de m’aventurer sur un terrain noir, moralement et historiquement très dangereux. En faisant mes recherches, j’ai croisé l’historien Pascal Ory et je lui ai dit que je voulais lui poser quelques questions. Pour une raison simple « On ne me pardonnera pas si je dis le moindre mensonge ». Ce à quoi il avait répondu « Pardon, mais on ne vous pardonnera pas si vous dites la vérité… »

 

Parce que le terrain reste miné…Et ça, c’est très excitant. Je crois au roman, je crois à la complexité de l’être humain jeté dans l’histoire, à l’homme qui fait des erreurs, qui a des faiblesses et forcément des contradictions. C’est là que commence mon travail.

 

Le titre, emprunté à Victor Hugo, joue précisément là-dessus…Bien sûr. L’expression portait une promesse d’humanisme. Il pousse à observer ces personnages sans certitude punitive, mais sans complaisance non plus. Et puis il évoque aussi le cinéma. « Les Rayons et les Ombres », dans mon esprit, c’est le faisceau lumineux du projecteur. J’ai d’ailleurs découvert en cours de route que Robert Desnos a publié un recueil de critiques qui s’appelle comme ça ! Le film ne se termine pas par la réplique « Il nous reste le cinéma » par hasard. Mais ça reste une phrase fragile, pas une bannière. Pour moi, l’intérêt du cinéma ou de la littérature, c’est d’essayer d’être face à un mystère, un être humain, et d’en révéler tous les aspects les plus contradictoires. C’est le contraire du cinéma politique au sens où on l’entend parfois. L’autre soir, je relisais l’article de Serge Daney dans les Cahiers époque maoïste sur Lacombe Lucien. Le papier commence sur une citation de Mao Tsé Toung et de la nécessaire soumission de l’art au projet politique. Je suis exactement à l’opposé de ça. Je ne supporte pas les films militants, à charge, univoques. Je déteste ça.

 

Il s’agit de travailler l’ambigüité… mais sans être ambigu. J’espère. En même temps, il y a une part de fascination pour des choses très sombres, c’est sûr. Quand je vois Les Damnés de Luchino Visconti, quand je vois les horreurs dont sont capables certains personnages chez Scorsese, ou quand je me souviens du choc ressenti en découvrant la fin de ce film atroce de Lars von Trier, The House that Jack built, où le personnage traverse les Enfers, c’est sûr qu’il y a là quelque chose qui m’attire.

 

 

 

 

Pourquoi ce choix du contexte de la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale ? XG. Je suis intéressé au destin de ces trois personnages, Jean Luchaire, Corinne Luchaire et Otto Abetz. Avec un important travail de recherches, j’ai rencontré l’historien Pascal Ory. La collaboration est un sujet très sensible, je savais que si je disais le moindre mensonge, on ne me le pardonnerait pas. Ory m’a dit qu’on ne me pardonnerait pas non plus si je disais la vérité. C’était très excitant de se dire qu’on allait emmener le spectateur dans un univers que le cinéma n’avait jamais réellement pénétré. Il n’existe aucun film qui se situe du point de vue des collaborateurs. Il n’est pas question de les réhabiliter, mais de rendre leur humanité à ces personnages qui ont été jetés dans ce moment de l’histoire.

 

Comment avez-vous fait pour humaniser ces personnages sans les excuser ? X.G. C’était le pari et le mérite revient au talent de Jean et de Nastya. Il y avait un chemin très étroit afin de les comprendre et de trouver un équilibre entre une forme de fascination pour leur vie, et en même temps, une indignation. Je ne voulais pas être du côté du confort, du jugement univoque et facile, ni du côté de l’excuse, en tout cas sur le plan moral. C’est pour ça que le film s’appelle Les Rayons et les Ombres, il y a une recherche de nuances. L’horizon moral du film, c’est le réquisitoire intraitable qui est génialement rendu par Philippe Torreton.

 

Cette scène est un virage. On a appris à connaître les personnages, presque à les comprendre, les aimer, puis d’un coup, Torreton vient nous dire « Attendez, ouvrez les yeux : il y avait des morts…X.G. C’est au cœur de notre projet. Cet homme a fini par avoir une vie de salaud en entraînant sa fille dans cette aventure, et pourtant il n’en est pas un. Là où le sujet est brûlant, et à mon avis terriblement d’actualité, c’est la manière dont on voit ces gens qui sont au départ animés de bonnes intentions, qui sont des humanistes. Quels sont les ressorts de cet engrenage qui va les amener à renier tout leur idéalisme, toutes les valeurs auxquelles ils croient ? Comment est-ce que le personnage de Corinne se retrouve prisonnière de cette dérive ? Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Qu’est-ce qu’il y a à sauver ? Qu’est-ce qu’il y a à punir ?

 

Est-ce que le réquisitoire est historique ou complètement inventé ? X.G.- L’écrasante majorité du texte est historique. La colère de Jean Luchaire quand on s’en prend à sa fille est totalement historique aussi. Quand il dit, c’est ignoble ce que vous dites, qu’il se défend. C’est effectivement le texte véridique, aménagé pour le cinéma. Vous savez, un réquisitoire comme ça, devait durer trois ou quatre heures.

 

Depuis l’un de vos premiers courts-métrages, L’interview, le journalisme est un univers récurrent de votre cinéma. X.G. Même avant puisque mon père était journaliste ! La question qui est traitée dans Illusions Perdues, avant moi par Honoré de Balzac, est ce moment où l’information devient un commerce. Ce qui pose des questions éthiques, essentielles et brûlantes. Randolph Hearst disait qu’une fausse information et un démenti, c’est déjà deux événements. La responsabilité morale de la presse, des journalistes et des médias, dans le rapport que l’opinion va avoir au réel, et encore plus aujourd’hui avec les fake news, est un sujet inflammable. Jean Luchaire et Otto Abetz, même si le mot est anachronique à l’époque, sont des hommes de médias. Ils utilisent les journaux pour manipuler l’opinion. Beaucoup de mes films parlent de personnages qui vont être amenés à négocier ou à trahir leurs valeurs et leurs idéaux par intérêt, à la fois social et commercial. Le journalisme, c’est la question du réel. D’où la phrase, d’ailleurs, qui est authentique : « Le vrai pouvoir d’un journaliste, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas ». Vous êtes bien placés pour le savoir.

 

Vous avez concentré le récit autour de la voix de Corinne. Pourquoi le choix de ce prisme-là ? X.G. C’est elle le personnage que l’on suit du début à la fin. Elle a entre seize et vingt ans durant cette période. Ce n’est pas une militante, elle pose sur tout cela un regard sensible et complexe. Elle est traversée par une tension car elle aime et admire ce père, mais on sent bien qu’elle a l’intuition qu’il s’est passé quelque chose de grave. Elle dit une phrase très importante au début « Je voudrais comprendre. » C’est vraiment le projet du film, lever le voile sur un moment brûlant de notre histoire et d’essayer de comprendre, de poser un regard qui ne soit ni complaisant ni punitif. De rendre ces histoires à la complexité de l’être humain. Les acteurs, Jean, August et Nastya cherchent cet équilibre.

 

Ce formidable casting justement, l’aviez-vous en tête dès le départ ? X.G. Je n’aurais pas fait ce film sans Jean. Je lui ai proposé il y a au moins sept ans alors que j’étais en train de lire la biographie de Jean Luchaire. Je l’admirais comme acteur. C’est une très grande star, si ce n’est la plus grande star française. Quand je lis cette biographie, j’y vois un personnage complexe à rebours du robinet d’eau tiède qu’on voit souvent dans les films contemporains. Je lui ai donné le livre et il m’a dit « il y a quelque chose qui me fait peur mais qui me tente ». Cette idée qu’il ait envie de prendre un tel risque, d’incarner un personnage si complexe, c’était extraordinairement excitant. Pour Corinne, j’ai vu quelques actrices et quand j’ai vu les essais de Nastya, elle s’est imposée avec évidence. Quant à August Diehl, je n’ai présenté le film à personne d’autre. C’est une grande chance pour un metteur en scène de rencontrer les acteurs rêvés.

 

Comment vous êtes-vous préparés au rôle l’un et l’autre, notamment vous Nastya, en termes de diction, de posture ? Vous avez travaillé avec un coach ? Est-ce que vous avez lu des livres, vu des films ? Nastya Golubeva Oui. Il y avait le travail physique, puis celui sur le scénario, de bien comprendre les différents événements, tout le contexte historique, que je connaissais finalement assez mal. Je me suis plongée dans des portraits de femmes collaboratrices. J’ai eu une amie qui m’a aidée et évidemment, Xavier qui me faisait vraiment comprendre l’importance de ce sujet, de toutes les nuances.

X.G. Toute une équipe extraordinaire, de coiffeurs et de costumiers qui ont contribué à donner une présence, un corps à cette actrice des années 30. Avec Jean, on était tous les jours éblouis de voir arriver Nastya. Elle irradiait quelque chose de Corinne Luchaire et de son destin. C’était très important pour nous tous d’emmener le spectateur dans un monde que l’on ne connaît pas. Cet univers de la collaboration mondaine, de ces gens qui se sont compromis, ces intellectuels pendant la guerre.

 

La durée du film aide à comprendre ce processus de compromission et de renoncement. X.G. Jean Luchaire est un homme de dialogue qui se dit tout le temps…On va se parler, on va trouver des points d’entente. Mais le dialogue finit par devenir des arrangements qui deviennent renoncements et compromissions. Il y a un moment où c’est trop tard. On a commencé par défendre des idées, et on finit par défendre des intérêts. On se perd, on veut oublier, ne plus y penser. On s’invente des raisons pour se dire qu’au fond, on a fait ce qu’on pouvait. Et ce chemin de renonciation aux valeurs essentielles de la société, était évidemment le cœur du film. Xavier Dolan, dans Illusions perdues, avait une réplique à laquelle je tenais beaucoup. Il disait pendant un dîner, « la compromission est de toutes les époques, vous ne croyez pas ? ».

 

Il y a des éléments du film qui sont encore malheureusement très actuels, comme le rapprochement avec l’extrême droite notamment. X.G. À aucun moment, on a essayé de bâtir des ponts avec l’époque de manière artificielle, mais les enjeux sont les mêmes, comme la complaisance des médias avec l’extrême-droite. Quand je commence à travailler sur ce scénario, il y a au moins cinq ou six ans, je ne m’attendais pas à ce que le film prenne une telle résonance. Ce n’est vraiment pas un calcul. On ne peut pas faire ce genre de calcul vu le temps qu’on met à faire un film. C’est simplement que ce sont des sujets éternels, en tout cas dans le monde moderne.

 

Comment ont réagi les producteurs quand vous leur avez proposé le film ? Est-ce que vous avez pu faire ce film sans devoir céder sur votre vision ? X.G. Gaumont, mon producteur, les investisseurs ont tout de suite été très impliqués, très intéressés, parce que tout ça n’a jamais été filmé. La réaction de tout le monde était « C’est dangereux, mais mon Dieu que c’est intéressant. »

 

Vous n’avez vraiment pas senti que ça pouvait éventuellement sentir le soufre dès le départ ?

J.D. On a eu peur après. Il y a certaines séquences où l’on s’est quand même posé la question.

X.G. J’avais envie d’avoir peur, de prendre tous les risques, de dire tout ça dans un énorme film avec Jean Dujardin et une actrice qui est encore inconnue. C’est une chance extraordinaire, aujourd’hui, de pouvoir raconter une histoire d’une telle ampleur, avec de tels moyens, sur un sujet explosif et dangereux qui est tout sauf consensuel. J’avais envie, en tant que cinéaste, de prendre ce risque. J’en avais besoin, même. Et surtout, le film pose des questions éthiques et esthétiques, puisque, bien évidemment, la force du cinéma est que l’émotion peut rendre le tout immoral. D’un coup, on peut créer une empathie pour des personnages qui font quelque chose de condamnable et scandaleux. Il y avait quelque chose de l’ordre de l’équilibre entre une certaine qualité d’émotion, de regard, et de nuance. C’est pour ça que, tant mieux si, d’un coup, au moment du réquisitoire de Philippe Torreton, le spectateur comprend quelque chose de la dérive de ces personnages et qu’il soit ramené à la gravité de ces enjeux. C’était ça, le pari cinématographique du film.

 

Jean, dans des genres différents, mais entre J’accuse, d’une certaine manière, OSS 117, et Les Rayons et les Ombres, vous avez souvent exploré la mauvaise conscience de l’histoire française. Est-ce que c’est quelque chose dont vous avez conscience quand vous acceptez ces rôles ?

J.D. Que ce soit dans J’accuse ou OSS 117, même si c’est de la comédie, j’aime qu’il n’y ait pas de refus d’obstacles. On regarde toujours cette période-là par le trou de la serrure. 1940 c’est quand même nos racines malades et on n’en parle pratiquement pas. Il y a une histoire officielle, mais on ne se pose pas plus de question que ça. Finalement, les films sont aussi là pour éclairer le public et les journalistes. Quitte à passer quatre-vingts jours avec une équipe, autant apprendre des choses.

X.G. Qui aurait pu dire il y a quelques années que le débat politique contemporain s’organiserait autour de l’antisémitisme et des nazis ? C’est quand même invraisemblable ce qu’on est en train de vivre. Donc, évidemment, le film prend cette dimension d’actualité là, parce qu’on voit comment les gens, à cette époque, ont négocié en s’inventant des raisons, en voulant dédramatiser. Finalement, ce sont les mêmes ressorts.

J.D. Il y a même un lien entre J’accuse et Les Rayons les Ombres. Quand on regarde les premières caricatures antisémites, celles de 1900, elles proviennent d’un antisémitisme bourgeois qui n’a fait que se confirmer dans les années 40. C’est malheureusement, un cycle.

X.G Il y a un livre absolument extraordinaire de Laurent Joly et d’autres historiens qui vient de sortir à propos de Vichy. Ils ont découvert un document où, après la Nuit de Cristal, le maréchal Pétain dit qu’il est intolérable qu’on s’en prenne aux Juifs. Et c’est cet homme-là qui va se retrouver chef du gouvernement dans le moment où l’antisémitisme va vivre une flambée génocidaire monstrueuse en France. Cette complexité-là, que nous dit-elle ? Qui sont nos politiques ? Qui sont nos journalistes ? Comment est-ce qu’aujourd’hui, certains partis peuvent faire de l’antisémitisme une arme de conquête électorale ? Comment peut-on jouer avec ça ? La scène avec Doriot dans le film, elle ne vous a rien rappelé ? C’est quand même incroyable d’avoir aujourd’hui des gens qui font des jeux de mots sur le nom juif des gens. Cette question-là a une actualité avant tout morale, médiatique, politique. Qu’est-ce qu’on est prêt à abandonner de ses idéaux par intérêt, que ce soit électoral, social, financier ? Voilà de quoi la France a été capable. On voit comment ces gens s’inventent des raisons pour faire ce qu’ils font. Il y a une réplique extraordinaire dite par Damien Gouy à la fin du film. Quand il ramasse Nastya, qui est en train d’être maltraitée par les faux maquisards, il dit « on n’a pas libéré la France pour ça. » Il peut y avoir une grandeur, une dignité, dans le débat politique, même s’il y a des affrontements et des violences. Cette idée qu’on ne peut pas non plus faire n’importe quoi et tout se permettre, était très importante. Au départ, Jean Luchaire est un radical socialiste, un humaniste pacifiste, et, après un engrenage où tout se mélange, le social, la politique, le médiatique, l’intérêt, il va finir à des congrès de la Waffen-SS. Il a une vie de salaud alors qu’il n’en est pas un. Évidemment, ça n’aurait pas d’intérêt pour moi si ce n’avait été qu’un idéologue obsessionnel. C’est un homme qui aime sa fille, c’est ça l’axe de mon film. C’est sur ça qu’avec Jean et Nastya, on travaillait le plus. Il y a une humanité dans cet homme, on le voit. Il l’aime mal, sans doute, mais il a une très grande sincérité. Et pourtant, il finit par pactiser avec les idées les plus inhumaines. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment c’est possible ? Est-ce que c’est encore possible ? Est-ce que d’autres gens peuvent faire ça ? Est-ce qu’ils sont en train de le faire ? Est-ce qu’il y a des Jean Luchaire aujourd’hui, dans les médias ou en politique, qui, au nom du dialogue et du terrain d’entente, peuvent finir par glisser vers les idées les plus dégueulasses ? J’espère que le film entraîne le spectateur dans cette aventure à la fois morale, politique, humaine et affective.

 

 

 

 

« J’ai arrêté Otto Abetz »

 

L’incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif. Le récit retraçant la traque d’un haut dignitaire nazi à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, est désormais disponible en bande dessinée. Après s’être engagé dans la résistance, Joachim Eisack, un juif allemand réfugié en France, est envoyé en Allemagne à la Libération pour participer à la dénazification. Seul, il parvient à remonter la piste d’Otto Abetz, ancien ambassadeur du Reich en France, et à l’arrêter. Dans une bande dessinée, son petit-fils, Didier Eisak, retrace l’histoire méconnue d’un héros oublié.

 

Le 26 octobre 1945, toute la presse française affiche en Une la même information, l’ancien ambassadeur d’Hitler à Paris, Otto Abetz « a été arrêté dans la zone française d’occupation, à Todtmoos, au sud de Fribourg-en-Brisgau, à 20 km de la frontière suisse ». Deux jours plus tard, le journal Combat donne quelques détails supplémentaires « Le lieutenant Caradec et le sergent Ezac, envoyés en mission spéciale, le découvrirent au sanatorium de Hoeschschaand près de Waldshut où il se cachait. La sûreté militaire était sur sa piste depuis trois mois. » Le nom d’Otto Abetz est passé à la postérité comme celui de l’homme qui a exercé une influence considérable sur les relations du régime de Vichy avec l’Allemagne nazie. Les noms de ceux qui l’ont arrêté sont en revanche tombés dans l’oubli. Dans une BD intitulé « J’ai arrêté Otto Abetz » (éd. Presses de la Cité), adaptée d’un premier ouvrage publié en 2022 et illustrée par Maxime Germain, Didier Eisack met enfin en lumière le rôle de ces hommes de l’ombre et surtout celui de son grand-père, le sergent Ezac, de son vrai nom Joachim Eisack. Ce n’est qu’en 2012 que cet ancien militaire et cadre dans le domaine de la défense décide de se pencher sur le passé de sa famille. Son père Gérard, un ancien résistant, ne lui avait rien transmis. En effectuant une recherche de son nom sur le Web, il découvre que des pavés de la mémoire ont été posées à Munich en hommage à Hulda, son arrière-grand-mère juive morte en déportation dans le camp-ghetto de Theresienstadt…Cela a vraiment été le point de départ. J’ai d’abord fait des recherches généalogiques. Et puis d’archives en archives, j’ai découvert l’histoire de ma famille paternelle et celle de mon grand-père. J’ai pris conscience qu’elle était extraordinaire. Enfant, Didier avait vaguement entendu que son ancêtre avait « arrêté Otto Abetz ». Cette information était restée dans un coin de sa tête. Au fur et à mesure de ses recherches, cette fable familiale devient réalité. En recoupant divers dossiers conservés aux archives diplomatiques, à celles du ministère de la Défense ou encore à celles de la justice militaire, il comprend que son grand-père a bien interpellé ce haut dignitaire nazi…Je suis rentré et j’ai dit à mon épouse qu’il y avait énormément de documents et que c’était notre histoire. Je devais la transmettre à nos filles et à notre petite-fille.

 

Né en 1899 en Prusse dans une famille juive, Joachim Eisack est incorporé dans l’armée allemande en 1916 et participe à la Première Guerre mondiale. En 1933, après l’arrivée au pouvoir des nazis, il se réfugie en France avec sa femme et ses trois enfants. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il s’engage dans la Légion étrangère. Démobilisé en septembre 1940, il rejoint une organisation de résistance juive dans la région lyonnaise. Il réussit à échapper, avec sa famille, aux rafles de l’été 1942 en se cachant dans une ferme dans la Loire et en prenant le faux nom d’Ezac. Il intègre alors un maquis en Saône-et-Loire avec son fils Gérard. À la Libération, ils s’engagent tous les deux dans la 1ère division française libre, qui a débarqué en Provence le 15 août 1944…Joachim est resté dans la région lyonnaise sous sa fausse identité. Il a été interprète dans des camps de prisonniers allemands. Puis, il a été envoyé en mai 1945 comme inspecteur de la sûreté en Allemagne, à Säckingen, dans la zone d’occupation française. Dans un petit service et avec très peu de moyens, Joachim enquête sur les Allemands en lien avec le régime nazi…Il apprend alors qu’un Allemand dénommé Laumann se cache et qu’il pourrait être Otto Abetz. Il se met à le chasser et arrive à l’arrêter en le confondant grâce à une étiquette sur une veste qui était à son véritable nom. Sa traque finit même par le mener jusqu’au trésor du Werwolf, une fortune évaluée à 66 millions de francs de l’époque qui avait été donnée par Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich, à des groupes nazis pour organiser la résistance contre les troupes d’occupation. L’inspecteur met aussi la main sur une cinquantaine de tableaux spoliés par l’ambassadeur d’Hitler à Paris et sur une serviette rouge contenant des documents compromettants. Quatre ans plus tard, Otto Abetz est finalement jugé dans la capitale française par un tribunal militaire. L’ancien haut dignitaire nazi, qui a été en poste à Paris de 1940 à 1944, est reconnu complice de pillages d’œuvres d’art et de mobiliers juifs, de déportations de juifs et de l’assassinat de l’ancien ministre de l’Intérieur français George Mandel, livré aux Allemands par le gouvernement de Vichy. Malgré ces accusations accablantes, Otto Abetz n’écope que de 20 ans de travaux forcés et de 20 ans d’interdiction de séjour. Il obtient même trois réductions de peine, avant d’être gracié par René Coty en avril 1954…S’il avait été jugé à Nuremberg, il aurait été condamné à mort, mais en France, de nombreuses personnalités sont intervenues pour le faire libérer, dont sa femme qui est allée revoir les hauts fonctionnaires qu’il avait connu durant l’occupation et qui, pour certains, étaient toujours en poste. À cette période, la Guerre froide était aussi en train de s’instaurer avec l’URSS. On a pu considérer qu’il fallait pacifier les relations franco-allemandes pour se concentrer sur la lutte contre le communisme, en tout cas, même s’il n’avait pas personnellement de sang sur les mains, cet homme a été impliqué dans la déportation des juifs qui sont partis de France et dans leur spoliation.

 

Quelques mois après la grâce d’Otto Abetz, Joachim Eisack meurt dans le dénuement le plus complet à Munich, en Allemagne. Malgré ses actions, l’ancien résistant n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait et en a profondément souffert. Après avoir arrêté l’ancien ambassadeur, il demande en 1946 sa naturalisation française. Il ne l’obtient que quatre ans plus tard, au prix d’une longue procédure. Sa demande de récompense pour l’arrestation d’Otto Abetz et pour la découverte des fonds remis par Joachim von Ribbentrop est même rejetée par le Conseil d’État, au motif qu’il n’était pas un fonctionnaire, mais un contractuel. En découvrant les conclusions de ce refus, l’auteur avoue…S’être mis très en colère. Est-ce que le fait que ce soit un juif qui ait arrêté ce dignitaire nazi qui a posé problème ? Ce ne sont que des suppositions, mais il y a des rumeurs qui ont été colportées sur le fait qu’il aurait piqué de l’argent du trésor et que c’était normal parce qu’il était juif ? Il faut savoir qu’au cours de l’épuration, de nombreux fonctionnaires vichyssois ont été recyclés dans la zone d’occupation française en Allemagne. Il n’y a pas non plus eu d’épuration du Conseil d’État. Pour Didier Eisack, son grand-père a subi « une injustice flagrante ». Avec son premier ouvrage et cette BD qui vient de paraître, il espère enfin pouvoir le réhabiliter…C’était un homme épris de justice qui a tout fait pour préserver sa famille. Il était d’une grande ténacité. Il est allé jusqu’au bout, y compris contre sa hiérarchie. Deux générations plus tard, son petit-fils a de qui tenir. Il n’a rien lâché pour retracer son parcours…Je suis aussi devenu, grâce à lui, un passeur de mémoire. Dans la période que nous vivons, il est important de transmettre ces histoires pour éclairer le présent.