2026-Timothée Suprême…

Marty Supreme est un film incroyablement retors sur le rêve américain, la quête effrénée pour la gloire d’un jeune juif qui doit construire sa propre légende, lui qui n’a pas vécu les horreurs de la Seconde guerre mondiale ou la grande aventure de l’immigration aux États-Unis. C’est un peu le penchant fiévreux de « The Brutalist », la pompe en moins, l’énergie en plus. Marty Mauser est « disruptif », dans sa façon de jouer du tennis de table comme dans sa volonté de croquer la Big Apple jusqu’au trognon, pris dans un mouvement perpétuel. Il ne cherche jamais à être aimable, rebondit sans cesse comme une balle de ping-pong et attire tel un aimant ou une baignoire qui traverse le plafond les femmes et les emmerdes, les coups et les bons plans. Pour construire un mausolée à sa gloire, Josh Safdie et Timothée Chalamet producteur ont réuni une « Dream Team » avec le chef opérateur Darius Khondji (« SeVen ») pour la photo, le compagnon de route de Terrence Malick, Jack Fisk pour les décors, Daniel Lopatin alias Oneohtrix Point Never pour la bande-son. Et le résultat n’est jamais une pâle copie des films new-yorkais de Martin Scorsese, comme cela a été évoqué avec paresse par certains critiques américains.

 

Même sans son frère Ben Safdie avec qui il s’est brouillé pour une très sombre histoire, Josh Safdie a conservé le style Mumblecore, ou plutôt l’a adapté aux grands moyens octroyés par A24. Le budget était colossal pour un film indépendant et ses 70 millions de dollars, mais l’image n’est jamais publicitaire, plus proche du cinéma-vérité et fauché de John Cassavetes que des canons esthétiques de l’époque. Alors où est passé l’argent ? Dans la fine reconstitution d’une époque, dans la multiplicité des lieux de tournage, par la présence étonnante en 2026 de nombreux figurants pour le New York de « Marty Supreme » est grouillant comme une fourmilière, ville qui ne dort jamais et se repose rarement. Un mot enfin sur le plan marketing mégalo comme le personnage de Marty Mauser, il a sans doute imposé une nouvelle façon de vendre des films, construisant une extension de son propos dans le monde réel. Car si vous avez acheté une veste Marty Supreme à 1500 euros, vous êtes aussi bêtes que ceux qui ont investi dans les balles roses de Marty Mauser. Comme le chantait Diabologum, le mal du siècle, c’est l’emballage.      Marthe Mabille

 

 

 

 

Le générique de début du film consiste en une animation numérique figurant la course de spermatozoïdes alors que Marty Mauser (Timothée Chalamet), pongiste surdoué, et son amante, Rachel (Odessa A’Zion), viennent de faire l’amour. À l’issue de la séquence, un fondu transforme l’ovule en balle de ping-pong, rappelant l’étrange association entre l’éclat d’un diamant et une coloscopie dans l’ouverture d’Uncut Gems. La transition synthétise l’enjeu du film à venir (la course vers le succès, mais aussi la naissance d’un enfant) tandis que la reprise de « Forever Young » d’Alphaville qui rythme cette séquence peut être comprise de façon hyperbolique, Marty Mauser (Timothée Chalamet) ne fait que rejouer par le sport cette lutte originelle de l’individu pour sa survie. D’abord vendeur de chaussures dans une petite boutique new-yorkaise pour gagner assez d’argent en vue d’un tournoi de ping-pong à Londres, il fait preuve dès le début du film d’une certaine débrouillardise et d’un penchant pour la manipulation. Capable tour à tour d’entourlouper ses clientes ou de s’improviser braqueur d’un soir, Marty jongle entre les rôles et les situations, porté par le corps agile et nerveux de Timothée Chalamet. La mise en scène véloce de Josh Safdie, pourtant délestée des mouvements heurtés de caméra à l’épaule qui caractérisaient les films coréalisés avec son frère, condense dans la première demi-heure les enjeux narratifs en gardant un coup d’avance sur le spectateur. Elle se fait dès lors l’écrin d’une maîtrise rythmique qui est d’abord celle de son personnage…Son habileté fait de lui conjointement un magicien et un metteur en scène, conscient de sa capacité à tenir un public en haleine. Lors de la demi-finale du championnat au Royaume-Uni, il transforme par exemple avec la complicité de son adversaire la performance sportive en spectacle, destiné non seulement à divertir l’assistance, mais aussi à séduire Kay Stone (Gwyneth Paltrow), une célèbre comédienne mariée à Rockwell, un riche entrepreneur avec lequel Marty nouera un pacte faustien. Si cette première demi-heure a des allures Scorsesiennes, Safdie infléchit rapidement sa mise en scène pour convertir la vitesse en énergie du désespoir. La vélocité du film se retourne alors contre son protagoniste, prisonnier de réactions en chaîne incontrôlables…La maîtrise initiale se révèle illusoire et se mue en cauchemar. À partir du retour du personnage à New York, le chaos devient le véritable moteur du film, Marty étant rattrapé par les conséquences de ses actions. Même les moments de pause n’en sont pas…Après une course frénétique, ce qui s’apparente à une accalmie dans une chambre d’hôtel bascule brusquement lorsque le sol s’effondre sous le poids de Marty, relançant une nouvelle fois le rythme infernal. Ce segment est sans doute le plus convaincant du film avec l’enchaînement des événements obéit à une logique de continuité qui vire peu à peu au désastre, engendrant des débordements presque excessifs. Par la suite, les dommages collatéraux se révèlent tout aussi dramatiques, mais s’éparpillent dans une narration plus épisodique nourrissant parfois l’impression de redites et d’un certain systématisme narratif l’effet boule de neige du récit, qui donne aux mésaventures de Marty des accents de malédiction. Si les plus belles trouvailles plastiques de Good Time ou d’Uncut Gems reposaient sur un art de la dilatation temporelle, permettant aux situations de se creuser de l’intérieur dans une escalade tragique, la durée de Marty Supreme mise davantage sur l’accumulation de péripéties, plus ou moins déliées les unes des autres, au risque de diluer le sentiment de fièvre et d’urgence.



Malgré ces limites, le film tire néanmoins son épingle du jeu par sa façon assez originale de détourner les codes du rise and fall, qui voit un personnage de basse extraction gravir progressivement les échelons vers la fortune et la renommée. Ici, quelque chose cloche d’emblée…Marty affirme déjà être au sommet de la gloire au bout de vingt minutes, sans que sa confiance en lui soit réellement justifiée par ce qu’on a entraperçu du personnage jusqu’à présent. Chalamet s’en donne à cœur joie dans ce rôle de cabot pétri d’orgueil, trop sûr de son charme et de son succès, aussi bien dans ses mimiques et sorties provocantes face aux journalistes que dans la violence avec laquelle il rabroue Rockwell. Tout se passe comme si Marty se prenait pour un personnage de Scorsese, sans comprendre qu’il évolue en vérité dans un film d’Abel Ferrara lequel joue un second rôle important. Telle est sa méprise…La réussite individuelle ne promet aucune ascension, mais ne fait qu’ouvrir un gouffre toujours plus profond. Tout au long du film, Safdie fait cohabiter, dans la continuité d’une même séquence, le rise et le fall, reconfigurant ainsi le soubassement idéologique de cette dynamique icarienne. Le héros a à peine le temps de jouir de ses quelques victoires qu’elles lui sont immédiatement confisquées…Après avoir remporté un petit pactole suite à un tournoi de ping-pong amateur, il est aussitôt rattrapé par ses adversaires, plus littéralement encore, la police interrompt Marty et Kay en train de faire l’amour dans Central Park, avant de lui retirer le collier en diamant qu’elle venait de lui offrir et qui aurait pu lui permettre d’éponger ses dettes. Plus qu’une simple stratégie narrative, cette mécanique déplace l’horizon du récit pour en tirer la peinture d’un monde dont l’instabilité découle du capitalisme sauvage qui le régit. Une élévation sociale suppose des points d’appui solides, or le sol est ici toujours susceptible de se dérober sous les pieds de Marty. Si Safdie s’intéresse au ping-pong, c’est peut-être que le milieu du sport professionnel, plus qu’aucun autre, martèle que le talent individuel suffit à se hisser au sommet – un mythe américain assez proche de celui du self-made man, que Marty Supreme s’emploie à démonter. L’individualisme de Marty prend, à partir de là, un nouveau sens, il n’est pas seulement mu par son ego, mais relève aussi d’un pragmatisme social petit juif d’origine modeste brillant dans un sport qui n’est guère alors connu dans son pays natal, il reste de bout en bout un outsider. De manière plus ambivalente qu’attendu, son idéalisme ne se fond pas complètement dans les valeurs capitalistes de gloire et de richesse…Le film montre son protagoniste ruser et truander tout au long du récit, quitte à trahir et à abandonner ses proches, sans que l’appât du gain ne constitue toutefois sa véritable finalité. Le climax final vaut ainsi comme rachat du personnage, au moment où Marty doit affronter son rival japonais dans un match truqué par Rockwell. Alors qu’il refuse une nouvelle humiliation imposée par le millionnaire en invitant son adversaire à jouer la partie loyalement, il sacrifie sa carrière au nom d’un certain idéal éthique. Le temps d’une rencontre, le sport cesse d’être instrumentalisé par les puissants pour devenir un terrain de jeu équitable, où la compétition oppose cette fois-ci deux adversaires à armes égales.

 

 

 

 

Après les célébrés Good Time et Uncut Gems, les routes des frères Safdie se sont de nouveau séparées. Ben Safdie a réalisé son premier long-métrage en solo, Smashing Machine, tandis que Josh Safdie lui a emboité le pas avec Marty Supreme. Sur le papier, les deux propositions ont pas mal de points communs avec des protagonistes en quête de légitimité, la poursuite d’un destin contrarié et l’émergence de leur discipline sportive respective. Mais là où Smashing Machine était un biopic formel, qui en gardait les contours tout en esquivant maladroitement les écueils, Marty Supreme fait un vrai pas de côté. Il s’agit en effet d’une réinterprétation de la vie du pongiste Marty Reisman, renommé Marty Mauser pour l’occasion. À partir de là, le récit a les mains libres pour détricoter et raccommoder la réalité à sa convenance…Le film pirate les codes habituels du genre, et s’amuse même avec nos attentes et déductions, disséminant astucieusement les indices pour nous emmener sur de mauvaises pistes. Est-ce que tout l’enjeu de l’intrigue sera la démocratisation du tennis de table aux États-Unis ? Non. Vaincre Koto Endo et remporter les championnats du monde ? Non plus. Lancer les balles orange sur le marché ? Toujours pas. Le scénario co-écrit par Josh Safdie et Ronald Bronstein est même assez malicieux pour en jeter symboliquement tout un carton par la fenêtre. En allant systématiquement là où on ne l’attend pas, l’histoire évite aussi et surtout de tomber dans un rise and fall, ce canevas narratif très codifié où le public assiste à l’ascension d’une personnalité avant sa chute, et sa potentielle entrée dans la légende. Soit tout ce à quoi le film se prêtait naturellement. Ce serait plutôt un fall and fall que propose Josh Safdie, le personnage de Timothée Chalamet courant désespérément après un objectif dont il ne fait pourtant que s’éloigner à grandes enjambées. C’est même son maître mot avec la fuite, qu’on parle d’une visite de la police, d’un mari cocu énervé, de ses responsabilités ou de son milieu social. Cette fuite en avant se retrouve jusque sur une des affiches promotionnelles sur laquelle il fend la foule à grande vitesse. Mais ce n’est pas tant un paradoxe ironique qu’une finalité détournée, puisque Marty Supreme tient plus du coming of age (le passage à l’âge adulte) que du biopic ou de la simple tranche de vie sportive. En ce sens, l’apparence du protagoniste est savamment composée, avec ses vêtements qui paraissent toujours trop grands, ses cicatrices d’acné sur les joues, son duvet-moustache et sa silhouette athlétique et filiforme, comme s’il était perdu entre deux âges.

 

L’histoire de ce pongiste est un prétexte pour raconter tout à fait autre chose sur les États-Unis, et l’état du monde post-Seconde Guerre mondiale. À bien des égards, Marty Mauser est un personnage plus grand que nature. Son assurance hors norme, son talent (supposé), sa tchatche redoutable et sa (mal)chance absurde en font un pur fantasme hollywoodien, un outsider à la Rocky Balboa. Mais seulement sur le papier. Le personnage n’est pas un autre archétype du self-made man victorieux et le film n’est pas une belle histoire d’abnégation et de méritocratie. Au contraire. Marty ne met pas longtemps à dévoiler sa nature d’anti-héros quand le scénario révèle sa volonté de détruire à boulets rouges le mythe du rêve américain et de l’American way of life. Ainsi, après avoir quitté les baraquements minables de Londres pour loger au Ritz, et donc grimpé plusieurs étages d’une tour d’ivoire, Marty est violemment ramené à sa condition. La meilleure illustration de cet ascenseur social en panne est cette chute de baignoire impressionnante à travers plusieurs étages. Pour le reste, Marty n’a de cesse de naviguer entre deux mondes, de monter et de descendre, à l’image des nombreux escaliers qu’il emprunte tout au long de son parcours. La réalité se heurte violemment à lui et l’élite à laquelle il rêve d’appartenir lui montre cruellement le plafond de verre au-dessus de sa (grosse) tête. Le personnage est donc rattrapé par son impatience, son arrogance et surtout sa naïveté, magnifiquement retranscrites le temps d’un dialogue avec Kay (l’actrice en disgrâce jouée par Gwyneth Paltrow), où il assure que l’argent n’est qu’un détail. Un détail qui a toute son importance, puisque le remboursement de sa dette prend vite le pas sur le sport, son entrainement pour Tokyo et les championnats le but n’étant même pas de gagner, mais simplement d’y accéder. Marty incarne également un autre mal de la société : l’individualisme. C’est un personnage sans fédération nationale, sans co-équipiers officiels, qui entend se faire un nom tout seul et voit ses proches comme une distraction, à commencer par Rachel (superbe Odessa A’zion). Enfin, le film se déroulant en 1952, les relents et traumatismes de la Seconde Guerre mondiale ne sont jamais bien loin. Du moins dans le scénario. En égrainant le passé en arrière-fond, à quelques moments bien choisis, Marty Supreme dresse le constat d’une société qui refuse d’ouvrir les yeux et d’écouter les personnages ont d’ailleurs tendance à parler les uns sur les autres, à se répondre sans réellement communiquer. C’est particulièrement le cas pour l’Holocauste, réduit à de l’humour noir ou de simples anecdotes censées divertir ou impressionner une audience. Ainsi, si les personnages ne prennent pas le temps de regarder en arrière et de faire preuve d’empathie, le scénario le fait à leur place. Il force l’arrêt le temps d’une séquence, à la fois émouvante et dérangeante, où le collectif l’emporte justement sur l’égoïsme. Marty lui-même ne semble jamais s’y confronter, revendiquant une identité juive dont il ne saisit jamais l’héritage.  Déborah Lechner

 

 

 

 

Entretien avec le réalisateur Josh SAFDIE       Par Frazier Tharpe

 

Josh Safdie n’en revient pas. Le scénariste-réalisateur vient de survivre à une campagne promotionnelle impitoyable, sautant d’une projection à l’autre et parfois d’un continent à l’autre. Avec autant de déplacements, un malheur finit toujours par arriver. “J’ai perdu mes bagages au Brésil”, se lamente l’Américain. “J’ai eu une éruption cutanée due aux médicaments. Je n’avais plus de sous-vêtements, alors je me suis baladé sur le site web de Zara au Brésil pour en trouver…Ces deux derniers jours ont été très intéressants. C’est le genre de malchance incroyable qui ressemble à ceux qui s’abattent sur un protagoniste de Josh Safdie, avant que les choses ne deviennent des enjeux de vie ou de mort. Pourtant, le réalisateur ne peut pas vraiment se plaindre. Marty Supreme, son premier long métrage en six ans et le premier qu’il réalise seul depuis 2008, est sans doute le film le plus attendu de ce début d’année. Ce n’est pas un mince exploit pour une histoire dont les enjeux dramatiques sont ancrés dans le monde du…Ping-pong. Mais grâce à sa narration frénétique et typiquement new-yorkaise de Josh Safdie et à la performance éblouissante de Timothée Chalamet, Marty Supreme est une expérience à la hauteur du reste de l’œuvre des Safdie. En chemin pour une nouvelle étape promotionnelle, Josh s’est longuement étendu sur les origines du film, sur la façon dont Timothée Chalamet et lui se sont soutenus mutuellement, et sur les raisons pour lesquelles il s’agit de son film le plus ambitieux à ce jour.  

 

On a l’impression qu’il s’agit de la campagne de marketing la plus intense que vous ayez jamais eue pour l’un de vos films…J’ai vraiment de la chance d’avoir Timmy, parce que c’est un…“Génie” est un mot galvaudé. Il a tout simplement une façon de penser la culture. Il a un lien si fort avec la vie, j’ai juste à le regarder faire. C’est vraiment intéressant d’observer l’attente autour de ce film. Je m’en dissocie un peu. Je cherche encore à comprendre ce qui se passe.

 

Lors d’un des dîners de la saison des récompenses à New York, Timothée faisait un discours et il vous a crié dessus, en disant à quel point il était un grand fan et il annonçait son intention de construire quelque chose avec vous. Six ans plus tard, la boucle est bouclée. Est-ce que ce moment a été le début de votre collaboration ? Oui, c’était pendant le National Board of Review. Je crois qu’il nous remettait le prix du scénario. Je l’ai rencontré avant la sortie de Call Me by Your Name. Un agent m’a dit “Je veux te présenter à la prochaine superstar”, ce qui a immédiatement déclenché une alarme dans ma tête. Quand un agent met en avant un client, il faut s’en méfier. Pour moi, les superstars existent partout et parfois elles n’ont pas d’agent. Mais j’ai rencontré Timmy. Il était posé contre le mur, comme un étranger à cette fête. [Je crois que c’était] lors de la première de Good Time. Il était là mais on sentait qu’il n’était pas là où il voulait être. Il avait cette énergie, il ne pouvait pas rester figé, comme s’il avait envie de s’extirper hors de sa propre peau. Il avait cette vision suprême de lui-même, je pouvais le voir. C’était Timmy Supreme, un rêveur aux yeux grands ouverts. Je l’aimais bien et je pouvais sentir le New York en lui. Je pouvais m’identifier à lui. Nous avons échangé nos numéros et je suis resté en contact avec lui. Quelques mois plus tard, je suis allé voir Call Me by Your Name. Il était sur scène et il ne pouvait pas rester immobile. La caméra, et les films en général, sont en quelque sorte des documentaires sur l’âme des gens. Il se balançait d’avant en arrière sur sa chaise…et il est tombé sur les fesses. Tout le public s’est mis à rire. Et la façon dont il s’y est pris était tellement…C’était comme s’il connaissait tout le monde dans la salle. C’était très charmant, et c’était très bien joué par rapport au sérieux avec lequel il se voyait. J’ai tout de suite su que je voulais faire quelque chose avec lui. J’ai ensuite passé dix ans à vouloir faire Uncut Gems. Personne n’y croyait, Benny et moi nous sentions comme des étrangers dans l’industrie. On n’obtenait jamais de réunions, tout le monde se moquait de nous à propos de ce scénario sur ce type qui fabrique des bijoux bling-bling. Mais quand quelqu’un ne prend pas votre rêve au sérieux, vous y croyez encore plus fort parce que chaque fois que l’on ne croit pas en vous, chaque fois que ce rêve n’est pas réalisé, il y a une urgence. Le rêve se dégonfle et risque de mourir. C’est pourquoi chaque moment devient une question de vie ou de mort pour ce rêve et vous devez faire en sorte que le plus grand nombre de personnes possible y croient.

 

Ma femme m’a ensuite acheté un livre qui m’a ouvert les yeux sur cette sous-culture à New York. Sur les photos, Timmy ressemblait à ces types…Des marginaux minces, un peu râblés. Mais Timmy a une belle allure qui le rend d’une certaine manière plus populaire. C’est un danseur et un athlète, et ces types sont comme des danseurs de ballet. Je lui ai donc dit “Il y a quelque chose ici, je veux te mettre dans ce monde”. Il m’a répondu “Dans les années 50 ?” Pendant que je faisais des recherches, j’ai écouté ce morceau de Peter Gabriel. J’ai ressenti un sentiment de hantise en regardant ce match de l’Open de Grande-Bretagne de la fin des années 40, accompagné d’une musique pop new wave. C’était comme si le passé hantait le futur et que le futur hantait le passé. C’était une sensation vraiment cool. Je lui ai donc montré ça, mais c’est tout ce que j’avais. Puis quand j’ai fait [Uncut Gems], j’ai atteint la ligne d’arrivée et quelqu’un m’a dit avec désinvolture “C’est quoi la suite ?” J’ai commencé à pleurer parce que je n’y avais jamais pensé. Je sais que c’était une question innocente, mais ce n’était pas le cas. Pour moi, le rêve, ce n’était pas de le réaliser, c’était le voyage. Chaque matin, j’avais une raison de me réveiller et j’avais un but. Et à la fin, j’ai regardé autour de moi et les gens qui croyaient en ce rêve et en moi étaient simplement là. Et je me suis dit “Les rêves sont si solitaires”. Et je me suis senti si seul. Ce sentiment, ce vide, était très intéressant pour moi. Et l’idée de ces rêveurs avec ce rêve auquel personne ne croyait, ces joueurs de ping-pong qui étaient considérés comme des rigolos…J’ai commencé à parler à mon oncle qui avait joué avec tous ces gars et à lui poser beaucoup de questions, et c’est alors que mes recherches ont commencé. C’est ainsi qu’a commencé ce voyage de six ans.

 

En vous entendant décrire ce parcours, et en pensant à la décennie passée sur Uncut Gems, je me souviens de la façon dont Good Time a vu le jour. Vous avez ce don de commencer par penser à l’acteur et d’adapter quelque chose de vraiment spécifique à lui, tout en le poussant dans une zone à laquelle le public n’a jamais pensé ou dans laquelle il ne l’a jamais vu, comme si vous créiez de nouveaux contextes pour lui…Avec Robert Pattinson, j’ai vu un homme qui se cachait. Et avec Timmy, j’ai été tellement surpris, au fil des années, que personne n’ait exploré ce côté de lui. Encore une fois, je considère les films comme des documentaires sur l’âme des personnes à l’écran et vous voulez que tout le monde s’exprime. Qu’il s’agisse de l’acteur principal, d’un figurant ou du décorateur, vous voulez que chacun s’exprime à travers son travail. Et c’est lorsque vous avez une grande confluence de voix que vous créez de la vraisemblance. Avec Timmy, il était très intéressé par l’exploitation de cette force qu’il avait avant Call Me by Your Name, avant de devenir une star. C’est mon boulot de travailler avec chaque acteur et de puiser dans quelque chose de psychologique. C’est presque comme de la psychiatrie. Vous commencez à parler de vos vies respectives, puis vous utilisez le personnage comme un réceptacle.

 

Lorsque Ronnie [Bronstein, le monteur et co-scénariste de Marty Supreme, ndlr] et moi avons un personnage…Si je mourais et que mes enfants trouvaient mes carnets de notes, ils se demanderaient qui sont ces personnes. Toute ma vie existe à travers ces personnages. Chaque expérience que j’ai, c’est le personnage principal. Je me dis simplement “Oh, j’ai ressenti quelque chose. Voyons ce qui se passe si je le fais passer par ce personnage.” Je ressens ces sentiments et je vis ces expériences du quotidien dont je peux m’inspirer et que je peux partager avec [l’acteur]. Ils se disent alors “Oh, en fait, cela me rappelle quelque chose qui m’est arrivé”, et tout de suite après, vous partagez une expérience commune, et ainsi naît le pouvoir du cinéma. Frazier, je m’identifie à tous les personnages du film. Ils sont tous les protagonistes du film. J’écris l’histoire de chacun d’entre eux…Même des personnages qui ont une réplique. Ils sont tous les vedettes de leur propre film. Nous sommes tous les vedettes de notre propre film, alors ils devraient être les vedettes de leur propre film. Et je m’identifie vraiment à chaque personnage du film.

 

Je dois dire que j’ai vraiment adoré revoir le gars de Uncut Gems, qui se précipitait toujours sur Howard, en homme de main dans Marty Supreme. Ce type est tout simplement génial. Il s’appelle Mitchell Wenig. On l’a aussi fait jouer dans le spectacle d’Adam Sandler pour Netflix [Adam Sandler : Love You, ndlr]. Il me fait sourire et je l’adore. J’aime sa façon de raconter des histoires. C’est un collectionneur d’autographes. Pour mon anniversaire, il m’a offert un beau cadeau, un disque d’or d’un groupe de surf que je ne connaissais pas, mais qui provenait du bureau du producteur, qui était clairement une pièce rare. C’était très important pour lui de me l’offrir. Il était ami avec Johnny Ramone et ils s’échangeaient des posters et des autographes. C’est quelqu’un de très sympathique. J’adore lui parler et il a une façon unique de penser.

 

C’est un film énorme pour vous, c’est une histoire très personnelle, mais on a aussi l’impression qu’il arrive à un moment crucial de la carrière de Timothée et, comme vous l’avez dit, qu’il libère un potentiel que d’autres films qu’il a faits n’ont peut-être pas exploité. Lorsque vous étiez au cœur du processus ensemble, à développer l’histoire et le personnage, comment vous challengiez-vous l’un l’autre ? Il y a une très, très, très, très brève scène dans le film, et c’était étrangement un moment fondamental pour Timmy et moi lorsque nous parlions du personnage. C’est comme être dans le train à 3 heures du matin et sentir que rien ne va. Il y a beaucoup d’arrêts entre l’endroit où vous montez et l’endroit où vous descendez, et tous les arrêts entre les deux ne sont que du bruit. Timmy et moi avons parlé d’un type spécifique de personne dans le train l’enfant qui a peut-être voyagé dans le monde entier, qui revient, qui est dans le train, qui s’endort, qui se réveille accidentellement au bout de la ligne, qui dort chez sa mère et qui retourne dans sa chambre d’enfant…On se sent coincé et on ne sait pas comment on va s’en sortir. C’est donc étrange que cette scène soit si modeste et qu’elle soit née de conversations. C’est quelque chose que nous avons ajouté au film à la fin, ce n’était pas dans le scénario original. Nous en avons discuté tout le temps. Ce qui m’intéressait, c’est ce que ma fille appelle tout le temps “grands sentiments”. Je n’avais jamais entendu cette expression auparavant : “Papa, j’ai un grand sentiment”. Et je les ressens aussi. C’est comme des tremblements de terre, on vit des pics sur l’échelle de Richter. Cela peut être du bonheur, de la tristesse, de la peur, de l’anxiété. Mais pour moi, c’est la recherche de ces grands sentiments qui est au cœur du film. Et lorsque [Marty] danse avec Tyler, je suis simplement à la recherche de l’euphorie que l’on ressent lorsque l’on est en contact avec quelqu’un et que l’on a l’impression d’être les deux seules personnes sur la planète Terre. Et c’est ce que je recherche à chaque fois que j’interagis avec les gens. Timmy était très généreux. Il faisait parfois 26 prises. En particulier avec certains acteurs qui n’avaient jamais joué auparavant, il était très généreux et s’assurait qu’il pouvait diriger la scène et que je pouvais parfois diriger à travers lui. Mais avec lui en particulier, je recherchais un sentiment sous-jacent au dialogue. Parce que le film est un scénario très intense et que les émotions, lorsqu’on les interprète, sont ineffables. J’étais très intéressé par le fait de pousser Timmy et de le voir agir sous le dialogue et faire autant de prises pour voir s’il pouvait s’en imprégner. Parce que lorsque je suis sur le plateau en train de regarder, tout ce que je cherche à faire, c’est ressentir. C’est tout. Si je ne ressens rien, c’est une mauvaise prise.

 

Tout ce film a été un véritable challenge pour moi. Mes autres films sont contemporains, la vraisemblance de la vie est là pour que je puisse y puiser sans avoir à travailler. Le travail, c’est d’avoir l’idée d’aller voler ce plan et de trouver comment le voler. Ici, je n’avais pas cette possibilité, mais je voulais créer l’illusion que je la volais. J’essayais de créer l’illusion que le film s’écrivait pendant qu’il se passait dans le projecteur, que la vie existait simplement. Et cela signifiait qu’il fallait se donner beaucoup de mal pour recréer la vie, mais recréer la vie d’une manière imparfaite. Il faut donc faire toutes les recherches, tout le travail, puis se mettre dans une position où l’erreur humaine naturelle peut se produire. Je dois donc diriger tous les décorateurs et les assistants qui travaillent avec les acteurs et les figurants, Jack Fisk, mon chef décorateur, Miyako [Bellizi], ma costumière… tout est axé sur la question suivante : “À quoi ressemblerait cette chose dans la vraie vie ? Comment serait-elle détruite par la vie réelle ?” Je suis devenu étrangement obsédé par les déchets dans la rue. Vous ne les verrez peut-être même pas, mais vous les sentirez parce que la plupart des films se contentent de froisser du papier et de le jeter par terre. Mais ce n’est pas ça, un déchet. C’est un aliment, une chose que vous avez fini de manger, peut-être un ticket de caisse que vous n’aimez pas, peut-être un sandwich que vous voulez, ou de la nourriture renversée, comme de la choucroute. Adam Willis, mon décorateur, m’a dit “Et si on mouillait les poubelles pour donner l’impression qu’il vient de pleuvoir ?”. Ce que je cherche à faire, c’est pousser les acteurs à être comme les ordures trempées dans la rue, donner l’impression qu’il vient de pleuvoir. Avec Timmy, ce que j’aimais chez lui, c’est que je pouvais lui dire “Voilà ce qui se passe dans ta tête en ce moment”, et j’ai imaginé un scénario qui n’a rien à voir avec le film, mais qui a tout à voir avec un mensonge qu’il a peut-être raconté à un ami éloigné et qui a été découvert. C’est ce qui se passe dans sa tête dans certaines scènes dans la rue. Par exemple, prenons la scène où il retourne au magasin de chaussures alors qu’il est euphorique, avant de point un flingue sur Lloyd. Après avoir joué cette scène, [Timothée] m’a dit “C’est la chose la plus cool que j’aie jamais faite”. J’ai répondu “Pourquoi ?” Il m’a dit “J’étais tellement dans ma tête en tant que Marty, mais j’étais dans ma tête parce que tout ce qui m’entourait était réel.” Les histoires qui surgissent dans le film sont tellement aléatoires et prennent tellement de virages à gauche qu’on a l’impression qu’ils ne pourraient se produire que dans la vraie vie. Exactement. La vie n’est absolument pas scénarisée. Si votre vie est scénarisée, elle me semble plutôt ennuyeuse.

 

Vous venez d’entrer dans les détails de cette expérience, de la préparation et du fait qu’il s’agit de votre plus grand film à tous points de vue. Est-ce que ça vous a fait bizarre de le faire tout seul cette fois-ci ? Non. Je me souviens que quelqu’un est venu me voir en me disant “C’est comme si vous faisiez un film à petit budget”, et c’est ce que je crée. C’est ce que je veux dire. Quand je passe tout ce temps à essayer d’avoir une esthétique de vraisemblance, je n’ai pas le temps de penser à autre chose parce que tout ce que j’essaie de faire, c’est de me mettre dans une position où j’ai l’impression de voler le film. Je n’ai donc pas vraiment eu le temps de penser à quoi que ce soit d’autre, mais c’était une opportunité incroyable de pouvoir “rêver aussi grand”. Même les éléments historiques, c’est là que je me suis dit “Oh, mec, ça va être un grand changement”. J’ai senti que je devais les respecter parce qu’il est essentiel de comprendre et nous sommes en train de devenir une culture qui ne connaît pas sa propre histoire mais je trouve que ces histoires microcosmiques sont tellement évocatrices de l’histoire macro-humaine. Je pense que cette scène de l’Holocauste est tout aussi révélatrice pour moi que certains films qui ne traitent que de l’Holocauste. Je pense à l’histoire des Japonais, à leur acceptation de la défaite et au début du colonialisme passif. Toutes ces choses sont là et je devais trouver un moyen de ne pas raconter cette histoire, mais de faire en sorte que ce soit une histoire qui se passe dans la vie à cette époque. J’étais tellement submergé par tout cela que je n’ai jamais eu le temps de m’arrêter et de penser à le faire en solo. C’était surréaliste à cet égard quand j’y repense.

 

À ce propos, vous, Benny et moi avons plaisanté sur ce sujet lorsque nous nous sommes vus aux Governors Awards, mais pensez-vous que les gens en font trop et qu’ils s’imaginent trop de choses sur le fait que vous fassiez des films chacun de votre côté ? Je le pense vraiment. Les gens aiment les drames et aiment s’imaginer des drames. C’est un moment tellement simple de notre vie. Je voulais explorer une partie de moi-même à travers le personnage de Marty Mauser et son histoire. Il voulait s’explorer à travers Mark Kerr et l’histoire de Mark Kerr. Et c’est ce que nous avons fait. Et j’adore le film de Benny. J’ai beaucoup appris sur lui à travers la manière dont il s’exprimait via Mark. C’est magnifique. C’est quelque chose que je ne voyais pas avec Uncut Gems parce que nous l’avons fait ensemble. En fait, c’était très touchant. D’une certaine manière, nous sommes devenus plus intimes grâce à cela.

 

À propos de votre connaissance de votre frère, vous m’avez un jour dit qu’au fil du développement d’un film, en travaillant sur les montages et les projections, vous appreniez à vous connaître et découvriez de nouvelles choses que le film vous racontait. Quelles sont les leçons que vous avez tirées de ce processus ? J’aimerais partager ces choses. Elles sont incroyablement personnelles. En fait, je suis encore capable de pleurer en regardant Marty Supreme, mais je pense que la chose qui s’est vraiment, vraiment révélée à moi, c’est “ce qu’est le bonheur”. Je pense que le film s’intéresse beaucoup au concept du bonheur et à la façon dont ce sentiment est hanté. Nous sommes tous hantés par ces sentiments, ces moments de bonheur. On ne sait pas forcément quand ils vont arriver, mais ils restent dans notre cerveau pour toujours et on les poursuit inconsciemment ou consciemment. Et c’est quelque chose qui m’apparaît vraiment à chaque fois que je regarde le film.

 

Certains réduisent le film à une copie de Uncut Gems et Good Time. Que répondez-vous à cela ? Je veux dire que certains de mes artistes préférés, comme Vermeer ou Nas, ne font qu’une seule œuvre. Et on pourrait espérer qu’il y ait des similitudes entre eux, parce que j’essaie de comprendre la vie et que la vie se déroule devant moi. Donc, de la même façon que la vie change, les films changent.

 

C’est un langage à part…Exactement. Je pense que ce qui différencie ce film des précédents, c’est le concept de changement que je voulais explorer. C’est le premier mot que l’on entend dans le film, celui de la chanson de Tears for Fears. J’ai supprimé toutes les autres voix de ce morceau et il n’y a plus que “Change”, c’est comme ça qu’on introduit l’histoire. Pour Timothée Chalamet, la tournée promotionnelle de « Marty Supreme » fait partie intégrante du spectacle. Nous avons retrouvé la star de cinéma à New York pour parler de sa performance magistrale, qui lui a valu un Oscar, dans le rôle d’un champion de tennis de table des années 50, et de son approche non conventionnelle de la campagne pour les Oscars.

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC THIMOTHEE CHALAMET  par Anne Thomson



J’ai vu « Marty Supreme » pour la première fois lors de la projection surprise au Festival du film de New York . Qu’avez-vous ressenti en assistant à cette révélation ? C’était génial. C’est un projet dont je suis extrêmement fier. Le moment de la première révélation…C’est difficile. Bien sûr, c’était la décision de Josh, mais j’ai aussi donné mon avis. Organiser une projection surprise était audacieux. Et ça a parfaitement fonctionné. C’est l’une des meilleures expériences de projection que j’aie vécues. Cette urgence et cette fraîcheur correspondent à l’esprit du film. Son intrigue est tellement sinueuse ! Sa structure non conventionnelle ne suit pas la structure scénaristique classique « acte un, acte deux, acte trois.

 

 

 

 

Ce qui est également inhabituel, c’est le caractère répréhensible de Marty, personnage particulièrement ambitieux. Il commet de nombreuses atrocités. À la fin du film, il se rachète. Je suis tout à fait d’accord. C’est ce que nous voulions faire, je crois. Je ne sais pas si j’utiliserais le mot « rédemption ». Je le voyais plutôt comme une confrontation finale, une confrontation avec ce nouveau chapitre de la vie, avec l’âge adulte, et cela soulève inévitablement la question : que va devenir ce jeune homme ? Assumera-t-il ses responsabilités ? Sera-t-il responsable de ses actes ? Ou continuera-t-il à faire des erreurs ? C’est vraiment comme ça que je l’ai perçu : accepter cette responsabilité.

 

Vous avez fait certaines choses pour modifier votre apparence...Tout cela était laissé à la discrétion de Josh ; doté d’un sens aigu du détail, il souhaitait simplement brosser le portrait d’un homme du Lower East Side des années 50, à une époque où les notions de bien-être étaient différentes, pour employer des termes modernes. Quant aux lunettes, je portais des lentilles de contact à -6,5 dioptries pour compenser l’effet des verres et des lunettes. D’un point de vue scénique, il voulait me handicaper, me donner l’impression de vivre dans un bocal, et observer l’impact que cela aurait sur mon corps et mon esprit, mais aussi sur le public, à travers l’image que je renvoyais à la caméra de montrer un homme vivant en marge, une vie handicapée.

 

Je croyais qu’il voulait que tes yeux paraissent plus petits. C’était un double effet. Il voulait que mes yeux paraissent plus petits, plus globuleux. En gros, il voulait que je vive cette expérience, en tant qu’artiste, en tant que personne. Je n’y vois rien. Mais je me suis habituée à porter les lentilles et les lunettes.

 

Aimez-vous jouer des personnages complexes et pas forcément sympathiques, comme Bob Dylan et Paul Atréides ? Je le formulerais plutôt à l’inverse car je ne veux pas interpréter des personnages stéréotypés. Ce qui enrichit ma carrière, c’est de jouer dans des projets où l’ambiguïté morale se mêle parfois à l’ambiguïté du film. Parfois, c’est le personnage lui-même qui est moralement ambigu. On a envie de jouer des gens authentiques, de jouer des personnages réalistes, de refléter la vraie vie. La vie est complexe. Marty est un homme authentique, avec des qualités. C’est un grand rêveur. C’est un travailleur acharné. Il croit en ce en quoi il croit, en ses valeurs profondes. Il est assez distant avec les personnes qui l’entourent et qui se soucient de lui. Il est prêt à franchir les limites, morales et physiques, pour parvenir à ses fins.

 

Tu pratiquais le ping-pong et la guitare en même temps ? Pendant cinq ou six ans, j’ai travaillé de façon intermittente. Ce n’était donc pas quotidien. En fait, il y a eu une période, juste après la grève des acteurs, avant d’avoir une date précise avec Dylan ou Marty, où je me levais à Los Angeles et je passais la matinée à jouer du ping-pong, puis l’après-midi à la guitare. Mais sinon, ce n’était pas un processus structuré sur six ans. C’était plutôt comme si je m’y remettais quand j’étais passionné, et que je laissais tomber le reste du temps. À mon avis, la meilleure façon d’apprendre, c’est avec passion et curiosité. Sans pression.

 

Tu apprends le motocross en ce moment pour ton prochain film de James Mangold ? J’ai trois projets en cours, et celui-ci en fait partie. Mais je ne fais que commencer.

 

Vous semblez très sûr de vous, mais il doit y avoir des moments où vous ressentez de l’anxiété. Y a-t-il un rôle qui vous a particulièrement angoissé, que ce soit « Wonka » ou « Dune » ? Je ne dirais pas que l’anxiété est l’opposé de la confiance, mais je dirais que, sur scène, j’ai une approche technique pour chaque rôle. Ce processus et cette approche sont différents. Je n’ai pas de mode d’emploi. Mais au final, les journées de tournage, qui durent généralement 12 heures, ne laissent pas beaucoup de temps pour douter, même pas dans un esprit de compétition ou comme un artiste de scène. On essaie de tenir le coup, si on a de la chance, en restant discipliné et en maintenant un bon niveau de concentration. Alors, que ce soit « The King », un rôle assez audacieux à l’époque, où j’incarnais Henri V à 22 ans à New York, ou n’importe lequel des films que vous venez de citer, je ne dirais pas que j’ai jamais ressenti d’anxiété en les tournant. Je parle au jour le jour, et bien sûr, on se demande toujours comment ça va se passer, car artistiquement, il y a tellement de choses qui nous échappent. La curiosité, c’est ce sentiment d’être un peu hors de notre contrôle, plus ou moins selon les projets. Mais par exemple, pour « Dune : Troisième Partie », je connais les projets extraordinaires que Denis Villeneuve a réalisés deux fois de suite. Idem pour Safdie j’étais certain du film dans lequel j’allais jouer.

 

Josh m’a dit qu’il y avait une fin différente dans le film, qui emmène Marty dans le futur. C’était une scène qui aurait dû être diffusée pendant le générique, une façon de conclure plus clairement sur le thème de l’avenir de Marty et de ce qui lui serait arrivé. Franchement, on a manqué de temps. J’avais réalisé un énorme travail de vieillissement artificiel de six heures, comme à la fin d’« Oppenheimer », et on ne l’a jamais utilisé. Ils l’avaient construit, et tout le reste.

 

L’une des personnes qui m’a le plus surpris dans ce film, c’est Kevin O’Leary, la star de « Shark Tank ». Vous deux vous affrontez, et je dois dire qu’il m’a fait une peur bleue. Comment c’était de se retrouver face à lui ? Il est connu pour ça. Hier soir, lors d’une séance de questions-réponses, il a dit « Ils ont trouvé un acteur génial pour jouer un connard, parce que je suis un connard. » Je ne me trompe pas en disant que, honnêtement, c’était vraiment rafraîchissant d’être avec quelqu’un qui ne faisait pas semblant d’être un méchant, pas seulement d’un point de vue pratique, mais aussi artistique. Je me suis dit « Waouh, c’est du sérieux ! Je joue cette scène face à quelqu’un qui est vraiment comme ça. » Ça m’a aidé à m’attacher à Marty. Kevin a animé cette séance de questions-réponses hier soir, en parlant de tout du point de vue de Milton. Il parle de Marty « Il le manipule pendant tout le film, et il ne le paie pas. Comment peut-on appeler ça un protagoniste ? » Ce type croit vraiment en cette approche impitoyable de la vie. C’était vraiment cool qu’un acteur apporte une touche aussi authentique au film.

 

La façon dont vous parlez de votre aspiration à l’excellence dans votre carrière…Y a-t-il eu un moment décisif, un tournant, où vous avez commencé à viser plus haut, à donner le meilleur de vous-même ? Un déclic ? « Celui qui ne naît pas est en train de mourir. » C’est aussi simple que ça. Ces paroles de Dylan ont profondément résonné en moi. Bien sûr, nous avons tous besoin de répit, de détente et de ressourcement de temps en temps, et je ne parle pas d’une quête obsessionnelle, mais avec un mode de vie et une carrière aussi exceptionnels, c’est-à-dire la possibilité de travailler à un niveau aussi élevé, pourquoi ne pas s’y investir pleinement ? Je me suis toujours donné à fond. Cela transparaît dans mes premiers travaux « Bones and All », « Call Me by Your Name », « Beautiful Boy » ou « The King », mais je crois que mon art évolue. Il se construit. Mes bases d’artiste se sont consolidées. Mon champ d’expression s’est agrandi, ma palette aussi.

 

Vous avez aussi su choisir de bons réalisateurs. Vous travaillez de nouveau avec James Mangold. Ils vous aident, n’est-ce pas ? Je travaille dans le domaine de la réalisation. Les termes que j’emploie sont un peu absurdes, car ma valeur dépend entièrement de celle de mes réalisateurs, de Greta Gerwig à James Mangold, en passant par Luca Guadagnino, Denis Villeneuve, Wes Anderson et Josh Safdie. J’ai eu la chance de collaborer avec des réalisateurs de très haut niveau. Par ailleurs, je suis très curieux de comprendre ce que signifie avoir une forme de paternité en tant qu’acteur, non seulement sur son personnage, mais aussi sur l’atmosphère et l’ambiance d’un film. Même lors de sa diffusion.

 

Oui, vous avez votre mot à dire sur votre présentation. Nous menons ici une interview classique, mais vous faites bien d’autres choses. Qui a eu l’idée de la réunion marketing Zoom d’A24 publiée sur Instagram ? Qui a eu cette idée ? Le dirigeable orange est bel et bien apparu ! J’ai écrit et réalisé ce Zoom . C’était mon idée.

 

Maintenant, je vais vous poser la question que vous ne voulez pas que je pose : vous avez déclaré à plusieurs reprises que vos prestations étaient excellentes (l’une d’elles a été supprimée ). Sur GMA, vous avez prédit que l’été prochain se déroulerait à merveille. Allez-vous désormais faire plus attention à vos propos ? Pourquoi cette question me déplairait-elle ? C’est dans l’esprit de Marty, et je pense que c’est un film vraiment original, à une époque où les films originaux se font rares. C’est l’histoire d’un rêve poursuivi. Je m’y consacre entièrement. Que ce soit par le biais des produits dérivés, des réunions Zoom ou des apparitions médiatiques, je fais tout pour que le film ait le plus d’impact possible. Dans l’esprit de Marty Mauser.

 

 

 

 

 

Qui est Odessa A’zion, la révélation spectaculaire de Marty Supreme ? par Violaine Schütz.

 

 

 

En 2019, les frères Safdie nous électrisaient en filmant avec passion une jeune inconnue sculpturale, atypique et hypnotique dans Uncut Gems Julia Fox. En 2025, c’est une autre actrice débutante, l’Américaine Odessa A’zion, qui pourrait exploser grâce au nouveau projet très rythmé de l’un des deux frères Safdie, Josh, Marty Supreme. Dans ce long-métrage très attendu qui nous plonge dans les années 50, elle donne la réplique à Timothée Chalamet, qui incarne un champion de ping-pong ambitieux qui a vraiment existé. Elle y joue avec beaucoup de fougue une vendeuse qui tombe enceinte du sportif et se retrouve embarquée dans une foule de péripéties sur fond de chien de mafieux à récupérer et de problèmes d’argent. Avec sa bouche et ses boucles XXL et sa gouaille, elle dévore la pellicule. Si le nom d’Odessa A’zion n’est pas encore bien identifié en France, la carrière de l’actrice de 25 ans est pourtant déjà bien remplie. Odessa Zion Segall Adlon est la fille de l’actrice américaine Pamela Adlon (Californication, Better Things) et du réalisateur allemand Felix O. Adlon (Amour, délice et petits plats). Pour ajouter encore un peu de sel au background, ses grands-pères sont le cinéaste Percy Adlon et le scénariste et producteur Don Segall. De quoi faciliter une carrière au cinéma…

 

Après des études à la Charter High School of the Arts à Los Angeles, Odessa A’zion décroche plusieurs rôles, notamment dans les séries Better Things et Nashville, en 2026 et 2017 et dans les films Ladyworld (2018) et Let’s Scare Julie (2020). Oscillant entre les shows télévisés (Love, Fam, Wayne, Ghosts : fantômes à la maison) et les longs-métrages (Supercool, Mark, Mary + un tas d’autres gens, Good Girl Jane, L’Occupante), elle commence à faire parler d’elle avec sa performance dans la série Netflix Grand Army, en 2020. Elle incarne avec intensité et justesse une adolescente victime d’une agression sexuelle dans ce programme brutal qui suit cinq étudiants d’une école de Brooklyn. Suivront Hellraiser (2022), Am I Ok? (2022) avec Dakota Johnson et Until Dawn (2025) qui confirmeront le talent de la comédienne. Il faut d’ailleurs préciser qu’outre le cinéma, l’artiste est aussi musicienne et elle a joué dans un groupe appelé Dessa entre les auditions. De quoi, peut-être, expliquer sa présence sauvage à l’écran. Cependant, ce n’est qu’en 2025, avec la série HBO I Love LA, créée par la géniale et déjantée Rachel Sennott (Shiva Baby, Bottoms), qu’Odessa A’zion révèle tout son potentiel. Elle y interprète une influenceuse à succès survoltée et ultra lookée qui reprend contact avec une ancienne amie travaillant pour une société promouvant des talents. Comme souvent dans les productions dans lesquelles elle apparaît, l’actrice dégage une énergie folle, proche de l’hystérie et du chaos. Avec cette aura de messy girl, c’est presque un statement féministe qu’imprime l’actrice à chacune de ses performances. Ces dernières semblent clamer…Oui, les femmes ont le droit d’être too much. Et cela s’avère même assez sexy. Odessa A’zion a une vraie gueule, beaucoup de style et un tempérament rebelle qui pourraient l’amener très loin. Habituée à brisée les règles, elle a fugué de chez elle à 15 ans, dormant alors chez des amis. Et a escaladé des clôtures pour sécher les cours. Cela n’a d’ailleurs pas changé. L’étoile montante anticonformiste a filmé son audition pour Marty Supreme dans une cabine téléphonique à Budapest. Aujourd’hui, alors que la plupart des stars sont habillées par de grandes maisons pour les tapis rouges, elle a désigné elle-même la robe qu’elle portait lors d’une projection new-yorkaise de Marty Supreme. Le résultat ? Une robe noire étincelante et spectaculaire avec un corset intégré inspirée par les années 20 et imaginée avec L’Atelier 7474 et Maison Privée in Los Angeles selon sa vision. Une touche d’individualité qui laisse présager une carrière hors norme, loin des carcans et des sentiers battus.

 

 

 

 

En 150 minutes, Marty Supreme retrace les neuf mois de la vie d’un prodige du tennis de table prêt à tout pour devenir champion, qui emporte tout sur son passage notamment Rachel, l’amie d’enfance, enceinte d’un enfant que Marty refuse de reconnaître. Au final, il échoue. Après deux heures d’intrigues, d’escroqueries et de discours sirupeux, il se rend au Japon pour un tournoi, et réalise que son sport a évolué sans lui. Le meilleur moyen pour lui d’accéder à la gloire et de restaurer sa fierté est de vaincre son ennemi dans un match hélas confidentiel. Il restera une note de bas de page dans les archives de l’Histoire, vainqueur d’une compétition sans importance, dont personne ne se souviendra. Pour tous ceux qui connaissent bien le cinéma de Safdie, le fait que Marty survive à ce voyage au Japon est en soi une victoire. Gagner ce match était un acte de défi envers Rockwell, l’industriel auprès de qui Marty est en dette. Je m’attendais à ce qu’un homme de main de Rockwell lui mette une balle dans la tête. Au lieu de cela, on retrouve Marty à l’hôpital new-yorkais où Rachel se remet d’une véritable blessure par balle. Il se montre étonnamment tendre avec elle, se présentant au personnel soignant comme “le père” du nouveau-né, qu’il découvre entre ses larmes. S’agit-il d’une fin “heureuse” ? Certes, cet épilogue atténue un peu le chagrin de Martin, mais cette mort symbolique m’est apparue encore plus triste qu’une mort réelle. Marty se résout à l’évidence que son rêve restera à jamais inaccessible. Il est désormais face à ses responsabilités. Il va probablement reprendre le magasin de chaussures de son oncle, ce destin qu’il avait fui. Et il mènera sans doute une vie douce et sans histoires, se demandant sans doute, au fond de lui, ce qui serait arrivé si les choses en avaient décidé autrement. Je me suis entretenu avec Josh Safdie, le co-scénariste et réalisateur de Marty Supreme. Je lui ai notamment posé des questions sur la fin du film, et sur ce qu’elle révélait sur l’inquiétude liée à la paternité et au passage du temps.

 

Après avoir terminé Uncut Gems, j’avais un gros sentiment de vide. Celle qui est désormais ma femme, elle, y croyait. Mon rêve était une source d’inspiration pour elle. Ma passion était contagieuse. La pandémie est arrivée. Tout de suite après, on s’est mariés, on a eu un enfant, puis un autre. Lorsque j’ai rencontré ma première fille, j’ai eu un sentiment cosmique. On est tous nés un jour. Avoir un enfant nous rappelle éternellement notre propre commencement. Mais le plus fou, c’est de comprendre que ça n’a rien à voir avec soi. Il s’agit de l’avenir, de quelque chose qui va vivre au-delà de soi, et en même temps, il s’agit de nous tous. C’était un moment d’humilité incroyable. Je pense que le film parle du changement et du fait que les rêves sont probablement les plus puissants agents de changement, de même que de l’échec ou la réalisation de ces rêves. Avoir un enfant, c’est comme si le rêve de [Marty] devait se terminer pour que l’autre puisse commencer. C’est voir [Marty] passer de l’état de garçon à celui d’homme. Les larmes de Marty après sa victoire contre Endo au Japon sont tout aussi cruciales que celles qu’il verse en découvrant son enfant. Timothée Chalamet interprète ce moment comme une catharsis cataclysmique. Le caractère déceptif de sa victoire la rend aussi gratifiante que modeste. La fin n’a rien d’hollywoodien. Elle reste amère, tout en étant plus douce que celle des autres protagonistes de Josh Safdie.

 

Il y a quelques années, Sara Rossein fouillait dans une friperie et a trouvé le livre The Money Player: The Confessions of America’s Greatest Table Tennis Champion and Hustler. Rossein s’est dit que l’ouvrage les mémoires de 1974 d’un savant juif du tennis de table au style flamboyant nommé Marty Reisman, dans le New York du milieu du siècle pourrait intéresser son mari, le cinéaste Josh Safdie. Elle l’a donc rapporté à la maison. Elle avait raison. Safdie a trouvé l’inspiration dans cette histoire à hauts risques d’un héros globe-trotter, parieur invétéré et avide de prestige. En utilisant les mémoires de Reisman comme tremplin, Safdie et son partenaire d’écriture Ronald Bronstein ont commencé à façonner leur propre récit, inventant des personnages et des conflits dans un monde similaire d’arnaqueurs du ping-pong. Le film qui en résulte, Marty Supreme, suit Marty Mauser incarné par Timothée Chalamet, joueur de tennis de table rusé et ambitieux du Lower East Side, naviguant à travers une série de confrontations frénétiques dans le New York des années 1950. En tant que héros, Mauser est séduisant, abrasif, arrogant et duplicite, mais néanmoins charmant, authentique et intrépide. Le film est, par essence, la poussée de Mauser vers la transcendance via le seul chemin qu’il comprend vraiment. Le tennis de table est perçu par la famille de Mauser, sa communauté, et probablement la plupart du public, comme quelque chose de frivole, trivial, voire risible. Pendant ce temps, [Mauser] le vit comme la mesure totale de sa valeur et de son identité. Bien que les cinéastes aient clairement indiqué que Marty Supreme n’est ni un biopic ni une adaptation stricte, le buzz autour du film a suscité un regain d’intérêt pour l’histoire de Marty Reisman. De son côté, Reisman ne peut pas commenter il est décédé en 2012 à l’âge de 82 ans. Son livre, épuisé depuis longtemps, est très demandé, et des exemplaires se vendent désormais pour des milliers de dollars. Mais, par chance, j’en possède un. Voici donc une version abrégée de l’histoire de Marty Reisman racontée par l’homme lui-même.

 

Né en 1930 et élevé dans le Lower East Side de Manhattan, Martin Reisman était le fils de Sarah, une immigrée russe, et de Morris, un chauffeur de taxi, bookmaker à ses heures et joueur incessant. « Mon père était un perdant compulsif », écrivait Reisman. À titre d’exemple, Morris a un jour gagné 10 000 dollars (250 000 dollars aujourd’hui) pour tout perdre aux dés la même nuit. En 1940, quand Marty avait 10 ans, Sarah a quitté Morris et a emménagé avec les enfants dans un immeuble en face de Seward Park, un espace public qui possédait une table de ping-pong commune. C’est là, sur cette table extérieure usée, que le grand Marty à lunettes a découvert sa vocation. Marty a joué son premier match pour de l’argent dans un parc à 12 ans. Il a perdu, mais il était accro. Cherchant un endroit avec de vrais joueurs, il a rencontré un bookmaker qui a emmené le garçon au Lawrence’s Broadway Table Tennis Club, un ancien bar clandestin où les arnaqueurs s’affrontaient et où les parieurs trouvaient toujours de l’action. « Les meilleurs joueurs d’Amérique étaient chez Lawrence », écrivait Reisman et plus d’un habitué de Lawrence allait d’ailleurs remporter des championnats nationaux et intégrer l’équipe américaine pour les championnats du monde. Ce premier jour, le bookmaker a misé sur Reisman dans une série de matchs d’argent, a empoché 125 dollars et a renvoyé le jeune Reisman chez lui avec 5 dollars. À 14 ans, Marty subvenait à ses besoins grâce au tennis de table. Arnaquant le jour pour pouvoir affronter les vrais joueurs la nuit, Marty observait un principe promulgué par son père de ne jamais parier sur personne d’autre que soi-même. Et au fil des années, Marty n’a jamais dérogé. Enfin, presque jamais. Alors que les autres enfants fantasmaient sur les stars de cinéma, Marty rêvassait des pros du tennis de table. Il fonçait chez Lawrence tous les jours après l’école et y restait jusqu’à une ou deux heures du matin. Lorsque ce comportement a commencé à inquiéter sa mère, Marty a emménagé avec son père. Morris ne se souciait pas des heures tardives ou des préoccupations de Marty. Après tout, écrivait Reisman, « les seules fois où il pouvait gagner, c’était quand il venait chez Lawrence et pariait sur moi. » Reisman jouait au tennis de table 10 heures par jour, tous les jours. « L’école ne signifiait pas grand-chose pour moi et le plus souvent, j’étais absent », écrivait-il. Marty ne s’en est pas soucié lorsqu’il a été expulsé. « Tout ce que je voulais apprendre, je pouvais le trouver chez Lawrence ». Marty vivait pour les tournois d’argent du vendredi soir qui remplissaient le club et duraient souvent jusqu’à l’aube. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’il ne soit un habitué des finales, des centaines de dollars reposant sur lui alors qu’il affrontait certains des meilleurs joueurs du monde.

 

Les concurrents sont devenus des mentors, des rivaux et des amis pour la vie alors que Marty développait son style de jeu agressif « à frappe rapide » frappant la balle au moment même où elle touchait son côté de la table. « Mon plan était invariablement de frapper et frapper encore pour faire courir l’adversaire et l’épuiser », écrivait-il. Reisman a appris à faire le show, renvoyant des balles derrière son dos, entre ses jambes, avec son talon, avec ses lunettes. En positionnant son visage juste en dessous d’une balle descendante et en soufflant « aussi fort qu’un enfant…Soufflant des bougies sur un gâteau d’anniversaire », Reisman pouvait faire flotter une balle par-dessus le filet en utilisant uniquement son souffle. Ses compétences et ses instincts étaient si aiguisés qu’il était capable d’écraser ses adversaires en utilisant des ustensiles de cuisine, une chaussure ou un couvercle de poubelle à la place d’une raquette, tout en les provoquant verbalement. « Il avait toujours une répartie », raconte Larry Hodges, membre du Hall of Fame du tennis de table, entraîneur et historien ami de Reisman, à Rolling Stone. Reisman prenait plaisir à faire le spectacle pour la foule et maîtrisait des cascades comme faire tenir une cigarette sur le bord opposé de la table, viser, et frapper une balle si fort qu’elle cassait la cigarette net en deux. Les compétences triviales et les cascades ne comptent généralement pas beaucoup en dehors d’un club de tennis de table. Et cela aurait pu être vrai pour Reisman sans un accident tragique. À la fin des années 1940, l’ami de longue date et parfois rival de Reisman, Doug Cartland, tournait en première partie des Harlem Globetrotters. Mais en 1950, le partenaire de Cartland a été tué dans un accident de voiture. Sachant que Marty avait les compétences requises, ainsi que la confiance, Cartland lui a offert le poste. Marty a accepté immédiatement. « J’ai passé les meilleurs moments de ma vie en tournée avec les Harlem Globetrotters. Pendant un moment, les gens ont même arrêté de se moquer du fait que le tennis de table était tout ce que je faisais. » Pendant les trois années suivantes, Reisman et Cartland ont parcouru le monde. Désormais, plutôt que de divertir un groupe d’une douzaine de spectateurs aux yeux vitreux chez Lawrence, Marty se produisait dans des stades combles. « C’était, en fin de compte, la vraie raison pour laquelle j’ai décidé de faire du tennis de table une carrière à vie. Des foules s’étaient levées et avaient acclamé mon talent. »

 

En 1948, les pénuries dans une Angleterre ravagée par la guerre ont stimulé une énorme demande pour les produits américains. Reisman a appris que le marché noir étranger pouvait transformer un investissement de quelques centimes en beaucoup plus. En préparation de son premier voyage outre-mer, Marty a fait le plein de bas en nylon, qui lui coûtaient 50 cents la paire et se vendaient pour une livre sterling pièce un retour de 400 % à l’époque. C’était le début d’une opération personnelle de contrebande qui allait prendre de l’ampleur. Loin de s’excuser, Reisman n’avait aucun scrupule à justifier ses actions. « Un joueur qui dépendait des frais d’exhibition pouvait mourir de faim ». En 1952, les Championnats du monde se sont tenus à Bombay (aujourd’hui Mumbai). Lors d’un match préliminaire, Marty s’est retrouvé face à un joueur japonais qui n’avait jamais concouru au niveau international, Hiroji Satoh. Marty a écrit « Satoh jouait comme un amateur de base ». Jusqu’à ce point, les joueurs utilisaient des raquettes « hardbat » avec du bois avec une fine couche de caoutchouc à picots ou de papier de verre. Satoh a été autorisé à utiliser « une arme » qui, selon Reisman, « ferait du tennis de table un sport différent ». Recouverte de caoutchouc mousse de trois quarts de pouce d’épaisseur, la raquette de Satoh désormais la norme dans le jeu professionnel permettait des degrés de vitesse et de contrôle jusqu’alors inatteignables. La mousse a également réduit au silence les frappes de Satoh, rendant ses adversaires « sourds-muets dans un jeu qui exigeait un dialogue ». Satoh n’avait qu’à entrer en contact avec la balle et la force de Reisman devenait son talon d’Achille. « Je lançais des coups mortels et je me frappais moi-même au visage. » Hiroji Satoh a remporté le Championnat du monde. Dans les championnats suivants, Marty remportera le bronze à trois reprises, mais il ne décrochera jamais l’or. Cependant, peu après sa défaite fatidique, lui et Doug Cartland ont organisé une revanche d’exhibition à Osaka. En attendant ses moments, en s’autorisant à jouer le jeu de Satoh et en opérant avec la patience d’un arnaqueur, Marty a gagné.

 

Le livre The Money Player ne représente même pas la moitié de l’histoire de Reisman car dans les 38 années entre la publication de son livre et sa mort en 2012, Marty a continué à jouer, à entraîner et à concourir. Il a épousé sa femme Yoshiko Reisman, et ensemble ils ont eu une fille, Debra. Reisman a acheté son propre club de tennis de table qui accueillera des personnalités comme Bobby Fischer, Kurt Vonnegut et Don Rickles. Il y a quelque chose d’insaisissable chez Reisman c’est le même air énigmatique qui flotte autour de tous ceux de son espèce. Les arnaqueurs sont des gens qui insistent pour vivre en marge de la bienséance conventionnelle. C’est vrai pour Marty Reisman et son homologue fictif, Marty Mauser. « J’avais 12 ans quand j’ai appris à jouer au tennis de table. À partir de ce jour, j’avais quelque chose qui m’intéressait vraiment… Le jeu m’absorbait tellement, remplissait tellement mes journées, que je n’avais pas le temps de m’inquiéter. »

Par Julien Levy