42/ Retour sur images…

Il y a quarante ans, dans une autre vie, je découvrais Tokyo pour la première fois. C’était l’époque où le voyage passait par une escale technique à Anchorage, cette légendaire « dernière frontière », car les Boeing 747 n’avaient pas encore l’autonomie nécessaire pour traverser d’une seule traite. Pour ce second rendez-vous avec le Japon, nous venons de passer cinq semaines intenses au cœur du pays. Ce matin, installé dans le vol vers Hong Kong, le moment est venu de livrer mes sensations sur un périple de onze villes, rythmé par des étapes d’une à cinq nuits. Chaque jour, au fil de nos longues marches, nous avons capturé nos surprises, nos émotions, armés de mes deux boîtiers et du très bon smartphone de Chris. Le soir venu, la sélection des clichés dictait l’écriture de l’article de la nuit. Un rythme soutenu, exigeant, que j’ai tenu sans faillir en espérant vous avoir fait voyager.

 

 

RETOUR SUR IMAGES AU PAYS DU SOLEIL LEVANT…

 

 

 

 

Ce Japon n’est pas « notre » Asie, celle que nous parcourons depuis une quinzaine d’années à travers d’autres pays du continent, plus ouverts, moins organisés, moins aseptisés. Ici, point de marchés grouillants d’où jaillissent des regards spontanés. Tout est retenu, maîtrisé, soumis à des règles de vie qui semblent hors du temps. Cette gestion millimétrée des voies ferrées m’a parue si loin de mes anciens voyages en train, où l’on voyageait portes ouvertes pour admirer les montagnes et les plantations de thé. Au Japon, la passion de la nature et des arbres existe, mais elle s’exprime dans des parcs aux espaces strictement délimités. La vraie nature, sauvage et indomptable, tapisse les collines du pays, mais elle reste inaccessible.

 

C’est l’histoire d’une île et d’un peuple qui a subi des guerres, qui en a martyrisé d’autres avant et pendant le second conflit mondial, mais qui a aussi vécu l’innommable…Deux bombes d’une puissance inégalée, larguées pour tester leurs effets en direct sous couvert de vouloir abréger la guerre. Ce peuple courageux s’est relevé, bâtissant un pays ultra-moderne tout en préservant ses traditions. Pourtant, au nom d’un profit poussé à l’extrême, la société pousse à la surconsommation. Chaque objet, chaque légume, chaque fruit est emballé de plastique. Ce que l’on peut parfois pardonner à des pays en développement, devient inexcusable pour une nation aussi avancée. Plus encore que l’Europe, qui emprunte la même voie, une île est un écosystème d’une terrible fragilité…Et pendant ce temps, chacun garde le regard rivé sur son smartphone pour ne pas voir.

 

 

 

 

Nous avons traversé le Japon de part en part enchaînant les lieux « remarquables ». En cinq semaines, comment faire autrement dans un pays aussi fermé, où les habitants évitent le contact entre eux, s’abritant désormais derrière le souvenir du COVID pour garder le masque en toute situation ? Je me souviens de cette attente au téléphérique de Kobe, où les Japonais(e) montaient seuls(e) en cabine pour s’éviter. Je revois ces immenses salles de pachinko remplies de machines à sous, où des grappes de gens passent des heures à regarder défiler des images pour une hypothétique vie meilleure, plongés dans un bruit assourdissant de billes et de musiques électroniques, sans jamais lâcher leur téléphone. Un outil dont les très jeunes enfants ne se détachent déjà plus. Heureusement, il y a ce qui fait tout le sel du voyage…

 

 

Je me souviens…Surtout d’une rencontre, trop brève, avec un couple de cuisiniers dans un modeste restaurant sur les hauteurs d’une colline. C’était au cœur d’un temple, bien loin des circuits balisés du tourisme de masse. Le regard du chef, débordant de joie et d’humanité, nous a accompagnés tandis que nous dégustions la meilleure soupe de tout notre séjour. Il y a aussi ces deux spectacles ancestraux découverts par pur hasard. Le premier à Kyoto, joué de façon très confidentielle au cœur d’un temple de la ville. Sans comprendre la langue, sans en connaître les codes, nous avons observé le silence des acteurs, simplement soutenu par une musique répétitive et sans charme, du théâtre primitif contenant déjà tous les codes du drame à venir. Le second spectacle a eu lieu à Hiroshima. Je le pensais sans grand intérêt, conçu pour distraire les touristes dans une grande salle de théâtre, mais il s’agissait de Kagura. Trois acteurs parfois masqués et quatre musiciens nous ont entraînés dans un ballet dansé, contant un mythe vieux de plusieurs siècles. J’ai encore cette musique en moi. Exceptionnel ! Malheureusement, le voyage est aussi fait de frustrations et de rendez-vous manqués comme celui du théâtre Kabuki, d’abord à Tokyo puis à Kyoto, par manque d’anticipation et de volonté.

 

 

 

 

 

 

 

Comment ne pas évoquer les trajets en train avec Le Shinkansen, miroir de cette société exigeante où un retard supérieur à une minute relève de la catastrophe. Une organisation si impressionnante qu’elle marque à jamais les visiteurs du monde entier. Je garde en mémoire l’image de cet agent à l’arrière de la rame, la tête penchée au-dehors dans le souffle des wagons pour surveiller le départ. 

 

 

 

 

 

 

 

De TOKYO, je me souviens…Du parc de notre premier jour, le Shinjuku Gyoen. Un espace immense, savant mélange de jardins anglais, français et japonais, doté d’une extraordinaire serre. Les gens y semblaient détendus, comme si le lieu rendait tout possible. C’est le plus beau et le plus complet des innombrables parcs que nous avons vus. Au sanctuaire shintoïste Meiji Jingu, je revois le passage d’un mariage traditionnel au milieu d’une foule étonnée, respectueuse et silencieuse. Dix minutes suspendues, mais quelles minutes !

 

 

 

 

 

 

De KANAZAWA, je me souviens…De ces longues, parfois trop longues marches pour devancer la foule qui empêche de réussir ses photos et rend les sites presque inamicaux. De tous les musées, je retiens celui de la ville et cette peinture fascinante dont l’auteur m’est inconnu. Je revois aussi ce village d’artisans, pourtant ciblé par toutes les agences de voyage du monde, qui réussit à préserver son identité, ses cultures et son architecture. Grâce à cela, aucun de nous n’est reparti avec l’impression d’avoir volé ses images.

 

 

 

 

 

 

De KYOTO, je me souviens…De notre stupeur à la gare. Venus pour visiter des temples chargés d’histoire, nous avons débarqué au cœur d’un temple de la consommation à l’architecture de cathédrale, où des vagues de boutiques s’empilent sur des étages au point de s’y perdre et d’en oublier son train. Je revois la Pagode d’or (le Kinkaku-ji), extraordinairement belle mais noyée dans une file d’attente compacte, au milieu d’un flot humain venu fabriquer sa photo pour Instagram. Comment respirer et apprécier dans un tel tumulte ? Il y a aussi la bambouseraie d’Arashiyama que je souhaitais voir avant tout le monde…J’ai réveillé l’équipe en fin de nuit pour découvrir sur place que la lumière ne percerait pas avant 10 heures du matin à cause de la densité des bambous…et que la foule était déjà très présente…Unique fois du voyage d’un départ avant 8h30…Un autre jour dans cette ville nous avons quitté un bus précipitamment pour suivre les habitants d’un quartier lors d’un festival local, déambulant avec eux pendant plusieurs heures au rythme de défis physiques collectifs pour en sortir vainqueur et ensemble.

 

 

 

 

 

 

 

Dans toutes les grandes villes du pays, vous trouverez de longues rues transformées en galeries marchandes couvertes (shotengai), où l’on retrouve inlassablement les mêmes enseignes, qu’elles soient japonaises ou mondiales. Signe que la Japon peut subir de longues périodes de pluies et parfois intense, à notre arrivée le 30 septembre le pays venait de vivre un mois de pluie discontinue…

 

 

 

 

 

D’HIROSHIMA, je me souviens…D’avoir marché avec Chris dans les lumières naissantes de l’aube au sein du Parc du Mémorial de la Paix. Découvrir un à un les points de recueillement pour ne pas oublier cet acte ultime de la barbarie moderne, avec la silhouette constante du dôme de Genbaku et ses quelques pierres soutenues pour mémoire. Chaque jour, des groupes de scolaires s’y succèdent pour rappeler aux nouvelles générations ce qui est arrivé.

 

 

 

 

 

 

 

DE MIYAJIMA, je me souviens…D’avoir débarqué par le tout premier ferry de la journée pour découvrir l’immense Torii rouge planté dans le sable avant que la mer ne monte. Après la visite de son temple vermillon, nous avons emprunté un premier téléphérique puis une télécabine pour atteindre sans effort le point culminant de l’île. La descente s’est faite à pied par des escaliers aux marches de granit, posées là il y a des siècles à dos d’homme. À notre retour au village, les rues étaient envahies par des milliers de visiteurs que ces ruelles n’ont jamais été conçues pour accueillir…Rejoindre notre ferry et fuir pour ne pas effacer ce moment dans la nature.

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’ai pas oublié notre déception, celle de ne pas pouvoir louer des vélos pour les deux jours dont nous avions tant rêvé à la découverte des sept ponts reliant les îles pour rejoindre Shikoku. La logistique s’est révélée trop lourde, trop coûteuse. Pour nous consoler, c’est à bord d’une voiture que nous sommes partis à l’aventure, sur les traces d’un ingénieur fou. Cet homme, devenu assez riche, a inventé un temple à son image, un lieu unique, surréaliste, du jamais-vu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De SHIKOKU, je me souviens…Des 88 temples qui jalonnent l’île et dessinent la route des pèlerins. Nous avons choisi nos étapes…Du temple d’origine du créateur, au plus élevé de tous, et un le dernier jour, les cinq premiers temples du pélerinage, à commencer par le numéro un, particulièrement festif, jusqu’au sinistre dernier, le numéro 88. Mais je me souviens surtout de notre rencontre avec Jordan, un pèlerin français. Contrairement à tant d’autres, il réalisait son périple uniquement à pied, et ce jour-là, ses pieds le faisaient cruellement souffrir. Par choix et par manque de moyens, il logeait dans des refuges quand il en trouvait, dans des abris aménagés au cœur des temples, ou dans des campements de fortune. À raison de 25 à 30 kilomètres par jour, on ne peut s’empêcher de calculer mentalement : combien de kilomètres acharnés, combien de jours de marche lui restera-t-il avant le bout du chemin ?

 

 

 



 

 

 

De KOBE, je me souviens…De notre sérieux et unique « loupé » dans le choix de nos hébergements réalisé plusieurs mois à l’avance pour avoir le choix dans des tarifs similaires à ceux de la France autour de 60€ par couple. Pensant réserver un appartement spacieux pour nous quatre, nous nous sommes retrouvés confinés dans un espace de nuit prévu pour deux…Là encore les japonais réactifs, nous ont proposé unbonne alternative. Je revois ce parc tout en hauteur qu’il faut rejoindre en télécabine, prélude à une longue et magnifique descente au milieu d’une multitude de plantes, de fleurs et d’arbres. De là-haut, la vue plongeante sur Kobe est incroyable, et elle devient magique la nuit, une fois hissés au sommet de la tour de la ville. 

 

 

 

 

 

 

 

Ici, nous avons partagé deux soirées dans un restaurant japonais très typique par sa configuration et sa cuisine, tenu depuis 35 ans par la patronne et cuisinière en chef. Pour la première fois, nous avons pu échanger longuement avec un couple de Japonais ouverts, joyeux, sincèrement heureux de nous guider dans nos découvertes. Que du bonheur !

 

 

 

 

 

Chaque jour nous regardions les prévisions météo. J’analysais le ciel avec la même obsession que sur mes anciens terrains de parachutisme, cherchant à savoir si le mont Fuji accepterait d’être généreux avec nous. Nous avons bouleversé tout notre planning dans l’espoir fou de l’apercevoir…

 

Du mont FUJI, je me souviens…Quel choc immense lors de ma première vision…Tout au bout de la route, le FUJI démesuré se dressait là, majestueux, sans un seul nuage à l’horizon pour masquer ses lignes. S’en sont suivies deux journées incroyables à parcourir ses 5 différents lacs qui m’étaient jusqu’alors inconnus. La lumière était changeante, presque irréelle, mais toujours présente. La découverte de ces cinq lacs fait de la région du Fuji un lieu absolument incomparable.

 

 

 

 

 

 

Comment terminer ce voyage sans évoquer une image qui me hante…La très belle photo de ses six jeunes hommes fixant l’objectif, Une photo prise juste avant de partir pour leur dernier vol…Presque le premier pour certains. Ils partaient pour s’écraser souvent sans même toucher leur cible. J’y vois toute l’absurdité d’un empereur envoyant la jeunesse de son pays à une mort certaine, pendant que lui-même négociait en coulisses pour préserver sa place. Ce Japon des extrêmes, nourri des codes des samouraïs et du sacrifice des kamikazes, fascine le monde entier. Pourtant, vous ne le croiserez pas au détour d’une rue, il existe, il est là, mais il veille à ne jamais se montrer.

 

 

 

 

 

 

Nos cinq jours derniers à découvrir Hong Kong, autre lieu démesuré,

ici la terre, chaque jour, chaque nuit s’embrase…Fascinant…Terrifiant…

 

A SUIVRE…Peut-être…