2026-Prison infernale…

La vie extraordinaire de John Davidson.

 

Nous sommes le dimanche 22 février. La cérémonie des BAFTA a débuté depuis 10 minutes tout au plus. Alors que Michael B. Jordan et Delroy Lindo entrent en scène pour remettre le prix des meilleurs effets spéciaux, une insulte raciste brise le silence régnant dans le Royal Festival Hall de Londres. Son auteur involontaire n’est autre que John Davidson, dont la vie et les combats sont racontés dans le beau film de Kirk Jones, « Plus fort que moi », avec Robert Aramayo pour l’interpréter sur le grand écran. John Davidson est atteint du syndrome de la Tourette depuis plus de 40 ans. Cette maladie neurologique se traduit par des mouvements et des paroles involontaires. « Fuck », « cunt » ou « cock » : les mots prononcés sont généralement vulgaires. Quand ses tics apparaissent pour la première fois, John Davidson se sent très seul. Dans la petite ville de Galashiels, en Écosse, le garçon de 12 ans devient une bête de foire, paria dans sa propre famille. Son syndrome est peu et mal connu. À 13 ans, le garçon tente de se suicider. Une scène que le film ne manque pas de représenter avant de procéder à un bond dans le temps. En 1989, alors que John Davidson a 16 ans, la BBC réalise un documentaire sur lui. « John’s Not Mad » est le premier d’une série de trois films. En 2002, « The Boy Can’t Help It » suit à nouveau John, cette fois-ci, à l’âge de 30 ans. Sept ans plus tard, en 2009, « Tourettes : I Swear I Can’t Help It » atteste de la célébrité de l’homme désormais âgé de 37 ans. Très largement médiatisé par la BBC, John Davidson devient un symbole national. Mais son syndrome l’a longtemps empêché de poursuivre ses études ou d’accéder à un emploi qualifié. À l’âge de 16 ans, John Davidson quitte l’école et devient gardien dans un centre social de sa ville natale. Plus tard, il rejoint l’association Tourette Scotland. Il mène des interventions, visite des écoles et organise des camps de loisirs réservés aux personnes concernées. Il dédie sa vie à éveiller la conscience du grand public et à soutenir les personnes atteintes ainsi que leurs proches. En 2019, l’engagement de John Davidson est enfin salué. Il est décoré de l’Ordre de l’Empire britannique par la Reine Elizabeth II en personne. Lors de la cérémonie au Palais de Holyrood à Édimbourg, John s’écrie « Fuck the Queen ! », ce qui n’a pas choqué son illustre majesté au flegme britannique. Cette scène loufoque est justement l’ouverture de « Plus fort que moi », ou « I Swear » dans son titre original. Kirk Jones donne le ton dès le début. Il n’est pas question d’un film larmoyant. Les situations vécues par John Davidson à cause de son syndrome sont tantôt tragiques, tantôt comiques, et bien souvent les deux. Malgré des gros mots à foison, « Plus fort que moi » est sensible et drôle. Sorti au Royaume-Uni en octobre dernier, le film a reçu un accueil triomphal devenant un phénomène de société. John Davidson, lui-même, a exprimé sa fierté d’être le héros d’un film inspiré de sa vie. Le soir de la première, il avait confié…La première fois que j’ai vu le film, j’en ai eu le souffle coupé. J’ai pleuré pendant la moitié du film. C’est le travail de toute ma vie, sensibiliser, aider les gens, faire passer le message. C’est incroyable de voir ça sur le grand écran.  Annabelle Nottet Montravers

 

 

 

 

Le syndrome de Gilles de la Tourette (SGT) a été décrit pour la première fois au XIXe siècle par le neurologue français Georges Gilles de la Tourette. C’est une maladie neuropsychiatrique à composante génétique caractérisée par des manifestations soudaines, brèves et intermittentes, se traduisant par des mouvements (tics moteurs) ou des vocalisations (tics sonores). Les tics apparaissent durant l’enfance, généralement avant 12 ans, et sont presque toujours (85% de cas) associés par la suite à un ou plusieurs troubles psychiatriques…Déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, troubles obsessionnels compulsifs, crises de de rage, troubles du spectre de l’autisme, troubles des apprentissages.  0.5 %de la population française est touchée / 85 %des cas sont associés à un ou plusieurs troubles.

 

Le syndrome Gilles de la Tourette touche environ une personne sur 200 en France (environ 0.5% de la population) et plus souvent les garçons que les filles. Une autre particularité de ce syndrome est que son évolution diverge à l’âge adulte…18 % des patients ne présentent plus de tics, 23 % conservent des tics sévères ou constatent une aggravation de leurs symptômes, tandis que 59 % présentent des tics d’intensité légère à modérée. Un enjeu majeur dans cette pathologie est de comprendre les mécanismes sous-jacents à l’amélioration spontanée chez certains patients, afin de développer des stratégies thérapeutiques capables de favoriser une trajectoire d’amélioration des symptômes pour un plus grand nombre de personnes.

 

 

 

 

On oubliera déjà ce titre français à côté de la plaque quand l’original « I swear » (Je jure) résumait en deux mots simples ce petit bijou que seuls les anglais savent encore faire. Un tragi-comédie, du rire et des larmes mais pas de feel good movie car, ici, c’est la souffrance d’un corps et d’un esprit qui s’expriment, pas la douceur de vivre ou l’envie de rédemption. Tiré du parcours personnel de John Davidson. Icône en Grande Bretagne pour avoir popularisé les effets du syndrome Gilles de la Tourette, il a fait de son mal un atout, une bataille, jusque devant la Reine Elizabeth II qui l’honorera officiellement. Malgré quelques insultes involontaires qui déchireront le protocole bien ordonné de la couronne. Comme un ultime message de compréhension et d’acceptation. Tenu de bout en bout par son réalisateur et auteur Kirk Jones, autrement plus inspiré que dans ses précédents opus Plus fort que moi est un drame joyeux, au rire acide, à l’émotion constante mais jamais appuyée. Un film qui tient autant de la chronique adolescente quand la différence se fait sentir, les règles étriquées de la bonne morale et des codes, le jugement social par la différence et même une société anglaise, celle des provinces reculées, confrontée à l’impensable. Celui du corps d’un ado qui se secoue de spasmes, celui des insultes et des horreurs balancées à tout bout de champ, sans pouvoir les contrôler. Avec force, sans détours, le film montre la souffrance ingérable, la mise au ban de la société, le rejet et l’exclusion, non pas par bêtise mais par ignorance. Quand on rit, ce ne sont pas des insultes involontaires mais de la bassesse de ceux qui les reçoivent. Quand on pleure, c’est face aux intelligents qui ont décidé de passer outre par pure humanité. Et de faire avec. Comme lors de ces séquences à la simplicité brillante, avec la mère de substitution de Davidson ou son tuteur avec les prodigieux Maxine Peake et Peter Mullan. Mais celui qui mettra tout le monde d’accord, c’est Robert Aramayo qui habite Davidson avec une mesure rarement vue. Une performance qui mettra d’accords tous les plus grands acteurs du moment. Dans un film qui secoue l’humanité, dans ce qu’elle a de plus abjecte et de plus beau.

 

 

 

 

 

 

À la fin des années 80, la population britannique découvre pour la première fois la figure de John Davidson. Dans l’épisode John’s Not Mad de l’émission scientifique Q.E.D., diffusé sur la BBC, les téléspectateurs observent, durant une demi-heure, ce que signifie vivre avec le syndrome de la Tourette à l’adolescence. Les années passent, et celui qui était filmé par la télévision finit par reprendre le contrôle de son histoire pour sensibiliser à cette condition. Son parcours est aujourd’hui adapté au cinéma par Kirk Jones, réalisateur de Nanny McPhee. Bien qu’il soit paradoxal qu’un film remettant en cause les normes adopte les conventions du biopic, Plus fort que moi surprend par sa capacité à allier récit personnel combattif et didactisme assumé. Pour introduire son sujet avec une pointe de légèreté, Kirk Jones ouvre son film sur un flash-forward. Nous sommes en 2019, John Davidson s’apprête à être décoré par la reine Elizabeth II. Nerveux à l’idée de commettre l’irréparable devant sa Majesté, il hésite à fuir. Soutenu par ses proches, il décide finalement de s’y rendre. L’inévitable se produit et un tic injurieux vient rompre la bienséance de la cérémonie royale. À travers cette situation poussée à l’extrême, le film expose avec humour son sujet et accueille le spectateur avec chaleur. Une fois ce lien établi, il ne lâche plus son audience et montre, de manière plus frontale, ce que signifie vivre avec la Tourette. Dans la tradition la plus classique du biopic, ce qui intéresse ici le cinéaste, c’est la personne de Davidson et la manière dont le syndrome façonne son existence. De l’adolescence où les premiers tics compromettent une carrière prometteuse dans le football et fragilisent les liens familiaux à l’âge adulte, où la question de l’indépendance devient centrale. Le film, soucieux de son rôle éducatif, impressionne par la ténacité de ce parcours. Il aurait pu s’arrêter au procès que subit Davidson après une altercation, moment fort porté par le discours de son employeur, qui interroge frontalement les préjugés entourant la maladie. Mais vivre avec la Tourette, c’est enchaîner les combats, et Plus fort que moi choisit de les embrasser dans leur continuité. Le véritable adversaire n’est pas la maladie elle-même, mais le regard que la société porte sur elle. Le film ne parvient cependant pas toujours à restituer pleinement cette dimension combative. Une scène en particulier, censée célébrer une réussite personnelle, en témoigne. Alors que John obtient son premier emploi et que Dottie la femme qui l’a recueilli apprend qu’elle n’est finalement pas atteinte d’un cancer, ce moment de joie est immédiatement brisé par une agression violente. La scène, brève mais intense, révèle une tendance à surligner le drame au détriment de la respiration émotionnelle. Ce choix affaiblit légèrement le naturalisme de la mise en scène et le jeu de Robert Aramayo. Ces effets restent toutefois compréhensibles dans une logique de dramatisation visant à maintenir l’attention du spectateur.

 

Dans sa dernière partie, le film élargit son regard en donnant une dimension plus collective au parcours de Davidson. Celui-ci décide de mettre des mots sur son expérience pour la transmettre, aussi bien à des adolescents concernés qu’à un public plus large encore mal informé. Si la réception du film a parfois été parasitée par certaines incompréhensions notamment autour d’un incident aux BAFTA, le chemin parcouru par Davidson laisse entrevoir des perspectives plus apaisées. Le film s’achève sur une forme de suspension, ouvrant vers les espoirs permis par les avancées médicales. Une conclusion douce, incarnée par une scène de train pleine de tendresse, à l’image d’un film sincère, accessible et profondément humain.


Peter Mullan

 

Maxine Peake                                                           Kirk Jones 

 

 

Différent, mais pas trop       par Fabrice Fuentes

 

Les bons sentiments font rarement les bons films. Avec Plus fort que moi de Kirk Jones, cette lapalissade trouve un exemple probant. Ce biopic sur John Davidson, un Écossais atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, s’ouvre sur un épisode célèbre…Alors que la reine Elizabeth en personne s’apprête à lui remettre la médaille de membre de l’Ordre de l’Empire britannique pour ses actions associatives, l’activiste profère soudain un retentissant « Fuck the Queen ! ». Parce que l’insulte tranche avec le silence d’une assemblée de lords volontiers guindés et conservateurs, la scène fait mouche. Mais le « désolé, ça va aller » qui suit aussitôt anticipe le modus operandi du récit à venir « rire de ses malheurs » prévaudra à toute forme d’irrévérence. Et le film de remonter le temps depuis l’adolescence de John, durant laquelle apparaissent les premiers symptômes, jusqu’à ce point de départ cocasse. Tout du long, le point de vue se veut doux-amer, suivant les étapes emblématiques d’un chemin de croix balisé avec le rejet scolaire, les aspirations footballistiques professionnelles remisées au placard, l’implosion familiale, les diverses confrontations avec l’autorité révèlent peu à peu les effets dévastateurs de la maladie. Si Jones ne charge pas trop la barque, il ratisse large dans le champ des platitudes et de l’humour salvateur. D’autant que ce cheminement douloureux se voit contrebalancé par la bienveillance indéfectible d’une famille de substitution et par la tolérance exemplaire d’un patron charitable. La vie n’a pas fait de cadeau à John, mais le film, lui, se chargera de rééquilibrer la balance. Et si, d’aventure, on venait à douter du réalisme de ce qui nous est conté, les ultimes images d’archive apporterons leur caution car tout cela est vraiment vrai. Le problème, ici, n’est pas tant l’humanisme béat dans lequel se drape un film paré des meilleures intentions que son ambition strictement narrative et didactique. Jones adopte la position d’un porte-voix studieux, dressant un portrait fidèle de Davidson, renforcé par la performance mimétique de Robert Aramayo. Il oublie de regarder son personnage autrement que comme un cas d’école. Lorsque la caméra filme en plongée, depuis le ciel, une bagarre entre John et un de ses petits camarades pour transformer une cour d’école circulaire en espace carcéral, on se dit que le cinéaste figure aussi le devenir d’un condamné avant tout prisonnier de lui-même. L’idée est belle, échappe pour une fois à la littéralité du scénario, mais restera sans suite. C’est pourtant là que se tenait le sujet le plus passionnant du film : donner à voir un corps entravé par la maladie et contraint par les barrières des préjugés. Un corps insaisissable, bousculé et pugnace, plutôt qu’un personnage de papier voué à jouer son rôle convenu d’ambassadeur.