C’est dans la bonne ville d’Arras que Clément fait la connaissance de Jennifer. Elle est coiffeuse, mère d’un petit garçon, il est prof de philo, mais surtout écrivain. L’enseignement n’est pour lui qu’un gagne-pain, quelques heures par semaine, il passe le reste du temps du côté de Saint-Germain-des-Prés. A Arras il s’ennuie, voilà. Trop différents l’un et l’autre socialement et, surtout, culturellement, pour qu’il soit raisonnable de promettre à leur amour un grand avenir ? Oui, sans doute, et si Jennifer souhaite faire partager à Clément sa passion pour Jennifer Aniston, dont il ignore jusqu’au nom, si elle réussira à l’entraîner dans une séance de karaoké à laquelle il prendra un plaisir inédit, lui-même ne peut imaginer qu’elle entende quelque chose à Emmanuel Kant. Autant donc ne pas lui en parler.



Adapté du roman de Philippe Vilain, « Pas son genre » réveille des souvenirs littéraires et cinématographiques plus ou moins lointains, celui de « la Dentellière » notamment, le livre de Pascal Lainé dont Claude Goretta, en 1977, tira un film où Isabelle Huppert jouait les apprenties coiffeuses et Yves Beneyton les étudiants. La coïncidence même des emplois se donne à remarquer. Lucas Belvaux filme amoureusement Jennifer qui bientôt se donne tout entière, les lumières se reflètent dans les yeux d’Emilie Dequenne, qui éclate de rire, rayonne, éblouit. Par moments, il la voit avec les yeux de Clément (Loïc Corbery), mais la plupart du temps, non, le film est avec elle, sur elle. Ainsi le spectateur n’en doute guère…Plus elle croit à leur histoire, plus la fin sera terrible. Même s’il est vrai que le spectateur se trompe parfois, la cruauté de « Pas son genre » est là, dans le spectacle d’un désastre à venir. Jennifer finira par se fracasser contre un mur, on le devine, pire on le sait, et cette situation-là n’est pas seulement inconfortable pour le spectateur, elle est aussi gênante. Catastrophe annoncée, oui, et l’on voudrait fermer les yeux, les détourner, enfin ne pas être témoin. On peut en venir même à souhaiter qu’une bourrasque précipite Jennifer du haut de son nuage, le plus tôt sera le mieux. Drame affiché, en effet, mais en quoi ? Parce que trop de différences entre eux, peut-être, mais surtout parce que Clément, d’emblée, est donné par le film comme incapable d’aimer durablement. L’évocation brève d’une rupture antérieure l’a montré, une femme déjà lui a lancé le reproche. C’est alors que la sensibilité et l’habileté de Lucas Belvaux s’expriment, qui le conduisent à imposer au récit une embardée, à dessiner la jeune femme flouée en combattante…Jennifer balance ses quatre vérités, et même un peu plus, à la figure soudain livide de l’intellectuel parisien. Si, dans cette scène tout particulièrement, Emilie Dequenne est magnifique, c’est qu’elle associe colère et résignation, fragilité blessée à jamais et force de caractère propre à lui permettre de triompher de tout, même de ça. Le spectateur se sent presque consolé d’avoir dû se tenir si longtemps en situation de voyeur, attendant que les pavés du Nord se dérobent sous les pas de la jolie fille amoureuse. Le philosophe, pour sa part, continuera de croire qu’il est possible d’aimer toutes les femmes, raison pour laquelle il refuse d’en aimer une seule. Décider s’il a raison ou non n’est pas du ressort du film, il est ainsi fait voilà tout. L’amour tel que le conçoit Jennifer n’est pas son genre. Pascal Mérigeau





Alors que l’on pouvait craindre une histoire d’amour simpliste et une intrigue toute faite, Lucas Belvaux surprend avec ce film un peu plus léger que ces dernières productions. Il a tout d’abord su s’entourer d’acteurs compétents qui donnent de vraies personnalités à leurs rôles respectifs. Loïc Corbery, que l’on avait déjà aperçu brièvement dans « Musée Haut Musée Bas » de Jean-Michel Ribes, incarne parfaitement le parisien bobo, fils de médecin et de préfet, craignant la province comme la peste. Il rythme d’ailleurs le film, pour le plaisir des amateurs, avec ses lectures de grands auteurs tels que Kant ou Proust. Mais un bon orateur n’est rien sans quelqu’un pour l’écouter et c’est là qu’Émilie Dequenne entre en jeu. Elle campe le rôle de Jennifer, une jeune femme amatrice elle aussi de beaux textes mais qui se rapproche plus facilement d’un exemplaire de Closer que de Le Rouge et Noir de Stendhal. Pour autant elle ne tombe pas dans le cliché de la provinciale un peu simple. Elle aussi a une culture propre, aussi riche que celle de son amant et la fait partager avec une sincérité touchante. Mais un choc des cultures est indéniable entre les deux trentenaires et c’est d’ailleurs autour de ce dernier que l’intrigue se base. La littérature étant très présente dans ce film, c’est sans surprise que l’on voit qu’il est en fait l’adaptation du roman éponyme de Philippe Vilain. Néanmoins, alors que le livre est écrit à la première personne et donne le point de vue unique du jeune prof de philo, le réalisateur a décidé de se détacher de ce postulat pour ouvrir aussi sur la vision de Jennifer. Pourtant, on part avec un a priori, celui de la « supériorité » de Clément dans le couple, le protagoniste qui donne l’image d’un jeune homme froid et dénué de certains sentiments. Mais le scénario parvient encore à surprendre avec une influence croissante de l’arrageoise qui ouvre sa vie et ses problèmes à l’homme qu’elle aime alors que ce dernier à tendance à se refermer sur lui même en allant se réfugier dans la capitale. Mais cette force de sincérité tellement puissante touche le personnage, tout autant que les spectateurs d’ailleurs, et renverse le rapport de force pour laisser place à une deuxième partie de film plutôt intéressante. Le tout, encore une fois, porté par une Émilie Dequenne vraiment émouvante. C’est donc un long-métrage sincère avec un scénario solide que nous sert Lucas Belvaux. Et bien que certains sites le catalogue comme une comédie, « Pas son genre » est bien plus que ça. C’est un bout de vies partagées. Quentin Chirol



En plein vol, c’est l’archange foudroyé, Toujours partante, toujours prête à partir au combat. Elle adorait tourner, c’était sa vie. Rarement une comédienne aura autant marqué l’histoire du Festival de Cannes comme l’a fait Emilie Dequenne lors de son surgissement en Rosetta. Révoltée à l’écran, elle était la douceur même dans la vie, une vie qui s’achève scandaleusement tôt, elle avait encore tant d’amour à donner.

La comédienne émilie Dequenne, est morte à l’hôpital Gustave-Roussy de Villejuif, près de Paris, des suites d’un cancer rare. Elle avait obtenu, à l’âge de 17 ans, le prix d’interprétation féminine à Cannes en 1999 pour le film des frères Dardenne, qui avait également décroché la Palme d’or. Née le 29 août 1981, elle avait été révélée par le film Rosetta des frères Dardenne, dont elle interprétait le rôle-titre, celui d’une jeune ouvrière rebelle qui perd son travail, et qui lui avait valu le prix d’interprétation féminine à Cannes en 1999, à l’âge de 17 ans. La Belge était devenue ensuite une actrice prolifique au jeu subtil. Emilie Dequenne avait annoncé en octobre 2023 être atteinte d’un corticosurrénalome, diagnostiqué deux mois auparavant. « Quelle lutte acharnée ! Et qu’on ne choisit pas… », avait posté l’actrice sur Instagram le 4 février, à l’occasion de la Journée mondiale contre le cancer. La comédienne était apparue sur le tapis rouge au Festival de Cannes en 2024, souriante, les cheveux courts et fins à cause de son traitement, pour les 25 ans de Rosetta et pour présenter son dernier film au titre symbolique, Survivre. « En plus, je combats des crabes. Et j’ai tourné ça en octobre-novembre 2022 ! », un an avant de tomber malade, avait-elle plaisanté à propos de ce film catastrophe. En décembre, elle avait confié à TF1 combattre une maladie de plus en plus agressive, qui fera qu’elle ne vivra « pas aussi longtemps que prévu ». Elle avait en effet connu une rechute, après une rémission. Son cancer était une tumeur maligne de la glande surrénale, pour lequel le pronostic est d’autant plus sombre que cette tumeur est grande.
Emilie Dequenne, qui a grandi dans un milieu modeste, savait d’où elle venait et aimait le rappeler. « J’ai reçu une éducation ouvrière, dans le respect du travail bien fait », assurait-elle. Après le triomphe de Rosetta et malgré son jeune âge, elle a su éviter l’écueil de s’enfermer dans les rôles sociaux. Dès son deuxième film, Le Pacte des loups (2001), un thriller d’époque à gros budget, elle joue une comtesse aux côtés de Vincent Cassel et de Monica Bellucci. « J’ai été élevée dans une famille où on mettait tout le monde au même niveau, tous des rois ! », expliquait-elle à la sortie de Pas son genre (2014), où elle campait une coiffeuse provinciale amoureuse d’un prof de philo parisien. Une histoire d’amour mise en scène par son compatriote Lucas Belvaux, qui louait son « empathie » et sa « proximité avec le personnage ». « Je ne veux pas être cataloguée dans un genre, je change de tête à chaque fois », expliquait l’actrice qui a campé une grande bourgeoise malheureuse en amour dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret, pour lequel elle a reçu un César du meilleur second rôle en 2021. Emilie Dequenne laisse derrière elle une carrière riche de près de 50 films, dont La Fille du RER, d’André Téchiné (2009) et A perdre la raison (2012), deux films inspirés de faits divers. Dans ce dernier, réalisé par son compatriote Joachim Lafosse, elle joue une mère infanticide, aux côtés de Tahar Rahim et Niels Arestrup. Ce rôle lui a valu un autre prix d’interprétation à Cannes dans la sélection Un certain regard.

Au Festival de Cannes 1999, Rosetta est présenté en compétition face à des films comme Tout sur ma mère de Pedro Almodóvar, Ghost Dog de Jim Jarmusch, L’Été de Kikujiro de Takeshi Kitano, Une histoire vraie de David Lynch, ou encore 8 femmes ½ de Peter Greenaway. Mais c’est Rosetta, écrit et réalisé par les frères Dardenne, qui remporte la Palme d’or remise par le jury présidé par David Cronenberg. Et c’est Emilie Dequenne qui décroche le Prix d’interprétation féminine, pour son tout premier rôle. Née à Belœil en Belgique en 1981, elle s’était présentée au casting de Rosetta à 17 ans, alors qu’elle sortait à peine du lycée. Luc Dardenne racontait sa première rencontre avec elle…Elle était venue avec des escarpins, très maquillée, les cheveux très apprêtés pour le casting. Pour elle, c’était un événement, elle pensait qu’il fallait qu’elle soit vraiment bien habillée. On a commencé les scènes et on a vu qu’elle était magnifique, elle était là, tout ce qu’elle faisait, on sentait que la caméra l’aimait. Dans tous les autres films qu’elle a faits, elle était extraordinaire aussi. Elle a également été nommée au César du meilleur espoir pour ce film, où elle incarne une jeune femme au chômage qui décide de se battre pour retrouver un travail, malgré ses échecs et ses problèmes familiaux.
Après Rosetta, Emilie Dequenne a mis les pieds dans un cinéma aux antipodes des frères Dardenne Le Pacte des loups, réalisé par Christophe Gans. Dans cette superproduction à 200 millions de francs, elle incarne Marianne de Morangias face à Vincent Cassel, Samuel Le Bihan, Jérémie Rénier, Jean Yanne, Jean-François Stévenin, Monica Bellucci et Mark Dacascos. À l’époque, l’actrice expliquait qu’elle avait choisi Le Pacte des loups parce qu’elle voulait refaire un film aussi particulier et spécial que Rosetta, tout en ayant un rôle très différent. Celui de Christophe Gans lui a donné tout ça et bien plus encore, et son immense succès (5,1 millions d’entrées en France, et une carrière internationale) a été la cerise sur le gâteau. Pour son quatrième film, Une femme de ménage (2003) réalisé par Claude Berri, elle est une nouvelle fois nommée au César meilleur espoir féminin. Elle tourne ensuite avec Catherine Corsini (Mariées mais pas trop, 2003), Patrick Timsit (L’Américain, 2004), Philippe Lioret (L’Équipier, qui lui vaudra une nomination au César de la meilleure actrice dans un second rôle en 2005), Marc Fitoussi (La Vie d’artiste, 2007), ou encore André Téchiné (La Fille du RER, 2009). Elle croise même la route de Robert De Niro et Kathy Bates dans Le Pont du roi Saint-Louis (2004).








Elle retrouve plusieurs très beaux rôles au fil des années. En 2012, elle incarne une mère qui commet l’impensable dans À perdre la raison, réalisé par Joachim Lafosse, et librement inspiré par l’affaire Geneviève Lhermitte, du nom de cette mère de famille qui a assassiné ses cinq enfants en février 2007. À Cannes, Emilie Dequenne empoche une nouvelle fois un Prix d’interprétation féminine, du côté d’Un Certain Regard. En 2014, elle brille dans Pas son genre, réalisé par Lucas Belvaux, où elle joue une mère célibataire qui travaille dans un salon de coiffure, embarquée dans une histoire d’amour et de classe avec un philosophe parisien. Elle est nommée au César de la meilleure actrice. Möbius (2013) avec Jean Dujardin et Cécile de France, Par accident (2015) avec Hafsia Herzi, Maman a tort (2016), Chez nous (2017) avec André Dussollier, Les Hommes du feu (2017) avec Roshdy Zem, Au revoir là-haut (2017) d’Albert Dupontel, Je ne rêve que de vous (2019) avec Elsa Zylberstein…Emilie Dequenne enchaîne les films et les univers. En 2020, elle trouve peut-être l’un de ses plus beaux rôles dans Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret. Dans ce film choral amoureux, elle est placée derrière Camelia Jordana, Niels Schneider et Vincent Macaigne, mais elle tire son épingle du jeu en interprétant magnifiquement une femme qui cache sa souffrance et s’accroche à l’amour, d’une manière inattendue. Emilie Dequenne y est fantastique, et elle décroche un César du meilleur second rôle féminin absolument mérité. Dans la foulée, elle trouve un autre rôle puissant dans Close (2022) de Lucas Dhont, qui voyage à l’international en étant nommé aux Oscars comme meilleur film dans une langue étrangère. Dernièrement, elle était apparue dans Marinette (2023) face à Garance Marillier, La Fille d’Albino Rodrigue (2023), Complètement cramé ! (2023), Double foyer (2023), et Colocs de choc (2024). Elle était aussi l’héroïne de l’étonnant survival post-apocalyptique Survivre (2024), passé inaperçu en salles. Son dernier film, TKT, de Solange Cicurel. Emilie Dequenne avait annoncé fin 2023 être atteinte d’un cancer très rare. L’actrice avait décidé de parler publiquement de son cancer, quitte à aborder les pires facettes du métier. Elle avait ainsi expliqué comment elle avait été virée d’un film sans être prévenue…J’avais un des premiers rôles dans ce film. Quand la récidive est arrivée, je l’ai prévenu immédiatement en disant ‘Ce ne sera vraiment pas possible parce que je dois recommencer une chimiothérapie’. Il me dit ‘Oui mais en tout cas, ce qui me ferait plaisir c’est qu’il y ait un petit rôle…Est-ce que tu accepterais de le faire ?’ Évidemment, moi je suis folle de joie en me disant, mais évidemment ! Tourner deux jours, trois jours…Je suis juste heureuse de pouvoir jouer. Et le temps passe et c’est en surfant sur le net que j’ai découvert que j’avais été remplacée et qu’on ne m’a pas prévenue. Donc je dois faire peur, aux productions aux réalisateurs. Geoffrey Crété
EMILIE DEQUENNE TOTALE FILMOGRAPHIE…37 FILMS – 25 ANS




































