1977-Obsession

 

Il y a certainement une part d’autobiographie dans ce film…Ce double de François Truffaut, longtemps, a eu le visage de Jean-Pierre Léaud. Il a, cette fois, l’apparence et la voix de Charles Denner. La quête de l’amour féminin et la recherche de l’affection d’une mère absente hantent le cinéma de François Truffaut depuis son premier long métrage, Les Quatre cents coups, en 1959. François Truffaut rejoint ici quelques-uns de ses thèmes favoris, le besoin de tendresse, la solitude de l’orphelin ou de l’incompris, l’enfant qui se maintient au fond de tout être, même d’âge mûr François Truffaut conte une histoire qui est la sienne. Au final, ce long métrage apparait comme un film très personnel, à la fois intime et grave. L’accent de ce film est celui d’une confession. C’est pourquoi il est si émouvant. Sous l’effervescence des anecdotes, la drôlerie des dialogues, ce film est l’un des plus vrais, des plus confidentiels de François Truffaut, l’un des plus réussis.

 

 

L’Homme qui aimait les femmes est un film qui lui ressemble, mais c’est surtout le film où il se rassemble.

 

 

 

 

UN RÔLE ÉCRIT POUR CHARLES DENNER

 

C’est l’acteur Charles Denner incarnant le personnage principal, Bertrand Morane, qui retient d’abord l’attention des critiques…Avec sa silhouette timide et empruntée, avec ses bouffées de sincérité, Charles Denner est remarquable. Le film a été fait pour lui et il est fait pour le film…Ce grand comédien apporte au film un relief et une tonalité indiscutables. Sa voix éraillée, l’étrangeté, parfois inquiétante, de son physique, comme son jeu, cernent et servent un rôle qui, comme aucun autre rôle ne l’avait fait, permet à sa forte personnalité de s’épanouir…Admirable interprète de cette anxiété tragique, il donne au héros cette dimension, ce regard, cette folie sans lesquels il ne serait qu’un personnage de vaudeville.

 

 

 

 

Autour de Charles Denner, chasseur inquiet, des dizaines de femmes traversent le film. Chacune a eu avec le héros une aventure différente, que Truffaut évoque joliment, pudiquement, avec un humour tendre…Les mots qui se présentent d’abord sont obsession, obsédé. Mais ce sont là des termes bien lourds, qui charrient des images minables, inadéquats pour qualifier les chassés-croisés de cet amoureux de l’amour…Denner n’a rien du play-boy pour défilé de haute couture masculine ni de l’insupportable rouleur de mécaniques. Rien du séducteur ordinaire qui doit tout à l’éclat de son dentifrice ou au vernis de son huile à bronzer…Il n’est pas Don Juan, ni Valmont, ni Casanova. Ni Barbe-Bleue. L’œil sombre, la voix profonde, l’abord humble, il chasse avec gravité. Voici, sans doute, l’une des plus belles déclarations d’amour d’un homme à la Femme….Truffaut a voulu célébrer l’amour d’un homme pour toutes les femmes…Bertand Morane tombe amoureux d’une voix entendue au téléphone, d’un profil entrevu, d’une paire de jolies jambes et d’une démarche…Ce qui est important pour Truffaut, ce sont les regards, les sourires, le mouvement de l’ourlet d’une robe caressant un genou. Ce n’est pas la robe, ce n’est pas la femme, c’est la magie de la rencontre de la robe et de la femme.

 

 

 

 

 

LES FEMMES DE TRUFFAUT

 

Le grand idéal cinématographique de François Truffaut consiste en une sublimation par l’imaginaire d’expériences et de maux intimes, déjà au cœur de l’inaugural Les Quatre cents coups (1959) évocation de son enfance tumultueuse. Cela passera souvent par une veine romanesque et une forme littéraire au cœur du récit, entre autre par l’usage de la voix-off, et notamment pour ses deux adaptations d’Henri-Pierre Roché que sont Jules et Jim (1962) et Les Deux Anglaises et le Continent (1970). Le jeune François Truffaut se lie justement d’amitié avec Henri-Pierre Roché dans les dernières années de sa vie, et l’auteur voit déjà dans le critique et aspirant cinéaste l’illustrateur idéal de ses deux romans, comme il le lui suggérera sans en voir le résultat. Les deux hommes partagent en effet, malgré leur différence d’âge, une même insoumission juvénile…Tous les deux ont connu le désagrément d’être emprisonné par l’armée, le goût des femmes et de la séduction qui nourriront leur œuvre. Lorsque François Truffaut s’attèle au scénario de L’Homme qui aimait les femmes, il signe donc à la fois une forme d’autoportrait tout en gardant cette connexion romanesque pour laquelle la lecture du journal intime d’Henri-Pierre Roché sera une grande inspiration.

 

 

Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie.

 

 

 

 

 

La verve littéraire et poétique se conjugue souvent au regard libidineux de Bertrand Morane dans un équilibre ténu. La caméra de Truffaut endosse le point de vue de son héros en s’attardant sur un visage, une silhouette, un fessier dans une contradiction toute masculine où s’entrechoquent le désir et une quête plus insaisissable. La façon dont il colle aux pas d’une femme à son goût en fait initialement un inquiétant stalker, avant que les manœuvres parfois disproportionnées pour la retrouver façonnent une dynamique comique et enfin attendrissante dans la désarmante façon d’aborder l’objet de son affection. C’est par ce contraste que passe le spectateur dans l’une des premières scènes où Morane simule un accident et traverse le pays pour rencontrer une femme dont il n’a même pas vu le visage. Même dans le comportement le plus mufle, Truffaut capture cette contradiction propre à son personnage. Ainsi, après avoir réussi à coucher avec ses conquêtes, Morane se montre-t-il distant et disparaît de leur vie. Seulement, Truffaut ne le filme pas comme une victoire et un assouvissement charnel bêtement machiste, mais plutôt comme un absolu devenu concret et donc sans saveur. La séduction qui va au bout est à la fois une réussite et une déception, comme le montre la réaction désenchantée de Morane lorsqu’il quitte l’employée d’agence de location de voiture avec laquelle il vient de passer la nuit.

 

L’enfance malheureuse a nourri le tempérament d’écorché vif, l’instabilité et la nature d’homme à femmes de François Truffaut. Bertrand Morane est à cette image, les femmes qui lui cèdent distinguent en lui l’homme vulnérable qu’elles sauront combler, pour la vie comme certaines l’espèrent, pour une ou quelques nuits comme d’autres le comprennent et l’acceptent. La possible accusation de machisme que l’on pourrait formuler au film est la fois compréhensible et injustifiée. Les passions de Morane sont obsessionnelles et fétichistes, voire maladives comme ce moment où il suffoque presque dans un hall d’aéroport envahi d’hommes…Mais s’articulent dans un mouvement romanesque qui touche, amuse et séduit le spectateur comme les femmes qui s’y laissent prendre. Cette dichotomie est passionnante de bout en bout, Morane recherche l’ivresse du cœur et des sens en chaque femme sans en faire une victoire « statistique », mais c’est le sentiment qui nous envahit lorsqu’on entraperçoit son calepin aux pages noircies de contacts innombrables. Il fallait un acteur de la trempe de Charles Denner pour faire passer toute cette gamme d’émotions. Son physique singulier, masculin sans être viril, fragile sans être affecté, fait de toute femme une quête plutôt qu’une proie. Truffaut y ajoute un brio narratif et une verve littéraire qui construisent un vrai portrait de chaque femme, dont les contrastes sont une vraie photographie sociétale des années soixante-dix. On trouvera la bourgeoise torturée en quête de provocation, la jeune femme moderne et sans attaches, ou encore l’idéal compréhensif incarné par Brigitte Fossey. L’élément intéressant est de croiser aussi des femmes animées par la même frivolité fétichiste que Morane avec la vendeuse de lingerie qui préfère les jeunes hommes et de découvrir le discours sur le rapport hommes / femmes changeant que tiendra Brigitte Fossey.

 

 

 

 

Pour Truffaut et son double cinématographique Morane, la fiction ne sert pas forcément une vision du monde mais un sentiment profond que l’imaginaire transcende. Les films extériorisent un absolu romanesque pour le réalisateur, et il en va de même pour Morane dans son livre. Le fil rouge sur la relation maternelle douloureuse et la révélation de la déception amoureuse qui conditionna le comportement de Morane trahit ses vraies peurs. Se perdre dans toutes les femmes, c’est éviter d’être abandonné par une seule. Le sort final de Morane montre ainsi ce sacrifice dévolu aux femmes et sa juste récompense dans une magnifique conclusion.