Enfermée…Attachée…

 

Si l’héroïne du film porte le doux nom d’Ombline. Issu du latin “ombria”, il signifie pierre précieuse. Cette définition est tout à fait en adéquation avec l’évolution du personnage qui va devoir changer de caractère, perdre de sa violence et s’adoucir au contact de son fils.

 

 

 

 

UN ENFERMEMENT BOULEVERSANT

 

D’un naturel calme, posé, au verbe précis, on pourrait se demander comment un tel jeune homme peut réaliser un tel film, tout en violence, contenu ou apparente, un film dur, très dur par moment. Stéphane Cazès signe avec Ombline son premier long métrage de fiction, fruit d’une longue gestation, près de dix années se sont écoulés entre le choix du sujet et la sortie du film. Entre-temps, il aura réalisé deux courts-métrages, dont le premier, fort remarqué, L’échange des regards, sélectionné dans de très nombreux festivals et primé à plusieurs reprises. Ombline repose donc sur une longue et minutieuse préparation, recherches, documentation, rencontres avec des femmes détenues, interventions dans les prisons et études de sociologie en université. C’est dire qu’il maîtrisait son sujet. Mais pour autant, c’est nécessaire, mais pas suffisant, il lui fallait un scénario, une intrigue. Ce qu’il fit, au point d’obtenir un prix pour son scénario. Un écueil subsistait, dû sans doute à la richesse du matériau accumulé, le scénario correspondait à un film d’une durée de trois heures. L’étape suivante fut consacré à un raccourcissement, à l’élagage, au point d’aboutir finalement au résultat que l’on peut découvrir à l’écran, entre-temps cinquante versions du scénario furent rédigées. Une jeune femme de vingt ans, prénommée Ombline, est condamnée à 3 ans de prison à la suite d’une violente agression. Un événement va bouleverser sa vie avec la découverte de sa grossesse. Elle donnera naissance à Lucas. Selon la loi, elle ne peut que s’en occuper que les 18 premiers mois. A partir de ce moment-là, elle n’aura de cesse de se battre pour garder son fils le plus longtemps possible auprès d’elle. Elle parviendra même à convaincre le juge qu’elle est capable d’en assumer la garde à sa sortie de prison. Le combat qu’elle va mener pour garder son enfant va progressivement la transformer. Alors qu’elle n’était qu’un être insociable et une sauvageonne à son entrée en prison, elle se transformera, étape par étape pour devenir une autre femme, plus mûre, plus responsable.

 

L’écueil à dépasser existait dans le choix de l’actrice. Il fallait une actrice jeune, capable d’endosser le rôle, lourd. Et de surcroît, elle est de presque tous les plans du film. Il fallait montrer l’évolution du personnage, en montrer la violence. C’est à Mélanie Thierry qu’allait échoir la difficulté d’entrer dans le personnage. Et là, on ne peut que saluer la performance de la comédienne, montrant une palette de sentiments très vastes. Peu d’actrices de son âge en France sont capables d’atteindre son niveau. Et c’est là une des grandes réussites du film. Aux côtés de Mélanie Thierry, deux autres comédiennes sont à signaler, Nathalie Bécue dans le rôle de la matonne ainsi que Corinne Masiero en détenue toxico sidérante.

 

Stéphane Cazès nous montre l’enfermement physique, réel mais également psychologique. On ne quittera la prison qu’à la fin du film. Pratiquement tout se passe dans une enceinte pénitentiaire, accroissant ainsi la sensation de l’enfermement vécu par Ombline. Pour accentuer l’effet, le film fut tourné dans une véritable prison, construite au XIXème siècle, et non une prison contemporaine. Le film aurait peut-être gagné en allégeant un peu encore le scénario, en évacuant certains éléments, tant est grande la volonté de l’auteur à vouloir travailler le maximum de pistes, d’éléments composant le quotidien des détenues (le travail, la nurserie, etc…). Malgré cela, le film est des plus bouleversants de la rentrée, notamment par la présence et la performance des trois comédiennes.

 

 

 

ENTRETIEN AVEC STÉPHANE CAZES

 

par Raphaëlle Chargois/Alice Beckel

 

Un Film entre Engagement et Passion…A 29 ans, Pierre Cazes réalise un premier film d’une force remarquable sur la lente reconstruction d’une jeune femme qui, devenue mère en prison, fait le choix de la non-violence pour pouvoir élever son fils.

 

 

Vous avez déclaré qu’à l’origine du film, il y avait un véritable désir de travailler sur l’idée de la maternité. Pourquoi ?

Le projet a démarré en 2002 et que ce serait mon premier long. Durant quatre-cinq ans je me suis documenté. Comme je ne me sentais pas encore capable de l’écrire, j’ai fait une pause avec le monde du cinéma et pendant deux ans je me suis inscrit dans une fac de sociologie pour aborder le sujet avec un autre regard et toutes les semaines j’allais en prison, rencontrer des hommes et des femmes détenus, pour faire du soutien scolaire et des activités culturelles. C’est là où le scénario s’est « imprégné » d’humanité. Tous les personnages sont inspirés de personnes que j’ai rencontrées en prison et beaucoup de situations sont basées sur du vécu. Suite à cela, j’avais un premier scénario que j’ai envoyé à toutes les boîtes de production sans avoir de retour mais j’ai gagné un premier prix de scénario (SOPADIN) en 2008 qui m’a ouvert toutes les portes. Au tout début, je voulais faire un film sur le lien mère enfant et c’est là que j’ai appris qu’il y avait des bébés en prison. Il y a beaucoup de choses qui m’ont fasciné sur ce sujet avec d’abord les enfants, je me demandais quel était l’impact de la prison sur eux et ensuite j’ai découvert le parcours des mères. C’est vraiment le sujet du film. La prison, c’est juste le contexte, la maternité c’est le sujet. C’est le lien mère-enfant qui m’intéressait. Au début, j’ai commencé par lire des livres sur la maternité, par demander à ma mère, à ma sœur, comment ça se passait avec leur enfant. C’est vraiment ce lien mère-enfant qui est à l’origine de ce projet et au cœur du film. Au cours du tournage, ça a été la chose la plus dure à obtenir, et la plus importante. Mais je ne saurais pas dire pourquoi. Il y a encore quelque chose de très important pour moi, c’est le thème de la filiation, le fait que l’on reproduit souvent un peu le même parcours que ses parents, ce qui rejoint un peu le thème du lien mère-enfant. Le film prend réellement une dimension familiale à la fin. Quelque part, Ombline n’a jamais eu de famille, et durant tout le film elle va essayer de trouver la force de se recréer la famille qu’elle n’a jamais eue. Ca aussi, c’est quelque chose qui me touchait beaucoup.

 

Comment avez-vous préparé ce projet ?

J’ai commencé par lire tout ce que je trouvais, par regarder tous les documentaires qui existaient. Ensuite je suis entré en contact avec des associations du milieu carcéral, et j’ai rencontré des femmes qui sortaient de prison, des surveillantes, des travailleurs sociaux… Ensuite, j’ai commencé à intervenir en prison avec l’association Genepi, c’est le « Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées ». Pendant deux ans, j’allais une à deux fois par semaine faire du soutien scolaire ou des activités culturelles, et parallèlement, j’écrivais le scénario en m’inspirant de tout ce que je vivais. Tous les personnages du film sont donc inspirés de femmes que j’ai rencontrées en prison. J’ai aussi étudié un peu de sociologie pour essayer d’aborder le sujet avec un autre regard, pendant deux ans.

 

Cette association, Genepi, avec laquelle vous avez fait du bénévolat en prison ; comment l’avez-vous connue ? Qu’est-ce que ça vous a apporté, comment avez-vous ressenti cette expérience ?

C’est énorme, ce que ça m’a apporté…Je ne saurais pas dire exactement comment je l’ai connue, parce que quand j’ai commencé à me documenter sur le milieu carcéral, je l’ai connue très vite comme plusieurs autres associations telles que l’Observatoire National des Prisons, Ban Public, Parcours de Femmes à Lille…Il y a plein d’associations que j’ai découvertes à peu près en même temps.

 

La première, c’est l’intervention en détention. C’est une demi-journée par semaine, consacrée à faire du soutien scolaire ou des activités culturelles. Là, ce que ça m’a apporté, c’est vraiment la rencontre avec les personnes détenues…Après c’est immense, ce que ça m’a apporté ! Il y a énormément de scènes dans le film qui sont directement inspirées de situations que j’ai vécues. Je prends un exemple…La scène dans laquelle on voit que le personnage de Yamina ne sait pas lire ni écrire. J’ai fait beaucoup d’alphabétisation. Il y a énormément de personnes qui ne savent pas lire en prison. Il n’y en a que 3 % qui ont le bac. Tout ça m’a fait me poser beaucoup de questions !

 

Une autre action de Genepi, c’est de favoriser la formation et la réflexion. Il s’agit de lancer des pistes, d’organiser des journées de réflexion avec des invités de tous bords, que ce soit d’anciens gardes des sceaux tels que Robert Badinter, des directeurs de prison, des anciens détenus, des journalistes qui ont travaillé sur le thème de la prison…Énormément de gens viennent ainsi parler de la prison. On lance des pistes de réflexion, et parfois on se retrouve à 150 étudiants dans un amphi à débattre du sens de la peine, de l’impact de la nourriture dans la détention…

 

Et il y a un troisième type d’action, c’est la sensibilisation auprès du public. C’est de parler aux gens de la prison, de ce qu’on y vit et de ce qu’on y fait. Quelque part, c’est un peu ce que je fais avec ce film ! Ca m’a beaucoup imprégné, le Genepi, ça m’a tellement bouleversé de faire ça…Et puis j’ai remarqué plein de choses différentes. J’étais plein de préjugés avant ; je pense qu’il y a beaucoup de préjugés qui circulent dans la société à propos de la prison et que j’avais envie de casser. Par exemple, j’entends très souvent dire qu’il y a d’un côté les victimes et de l’autre les coupables, comme s’il y avait des Gentils et des Méchants. Or, sur le terrain, j’ai remarqué que toutes ces femmes qui étaient en prison souffraient de quelque chose. Certes elles ont toutes fait quelque chose de grave et c’est pourquoi elles sont là, mais elles ont aussi toutes été battues, frappées, violées, et je n’exagère vraiment pas quand je dis ça, c’est hallucinant la vie qu’elles ont eue ! Il y a même des femmes que j’ai rencontrées dont je me suis dit que je ne pourrais même pas écrire des personnages comme elles parce que personne n’y croirait ! Elles ont donc été victimes par le passé, et c’est peut-être pour ça qu’elles sont devenues coupables…C’est souvent les enfants qui se font battre qui battent après ! L’être humain est complexe, et sans pour autant excuser les faits qui les ont menées en prison, je trouve important de comprendre d’où ça vient, et de s’assurer dans la sanction que les personnes ne recommencent pas en sortant.

 

Est-ce que votre engagement en milieu carcéral, notamment envers les femmes-mères, continue ?

Avec ce film, oui, déjà. Et c’est vrai que dans l’idéal, si ce film pouvait faire changer les choses, ce serait super ! Je sais que dans d’autres pays, les femmes qui ont des bébés ne sont pas incarcérées. En Argentine, elles ont des bracelets électroniques. En Italie, les femmes enceintes ne vont pas en prison. Je ne me suis pas documenté sur tous les pays, il y a sûrement des pratiques dans des pays dont je ne suis pas au courant, mais en tous cas, il y a des peines alternatives à l’incarcération. Et je trouverais ça intéressant d’explorer ces pistes. Je suis persuadé que la prison n’est pas un lieu pour les bébés, et que si on pouvait trouver des alternatives à l’incarcération, ce serait beaucoup mieux. Si le film pouvait changer ça, je serais comblé. On ne prend jamais en compte les enfants des personnes détenues. Je voulais aussi parler d’eux, parce qu’on les oublie totalement, et lors d’un jugement, on pense à la victime ce qui est totalement normal, on pense à l’agresseur, mais on ne pense jamais aux enfants de l’agresseur, qui eux ne sont pas responsables de ce qui s’est passé, mais qui le reçoivent de plein fouet et en subissent les conséquences. Et puis, par rapport à mon engagement, je continue à être proche de toutes ces associations, même si pour mon prochain film, je me tourne vers autre chose. Mais j’aurai toujours un pied là-dedans, et je pense que toute ma vie, je serai attentif à ces questions-là.

 

Est-ce que le film sera diffusé dans les prisons ?

Il a été diffusé à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. Globalement, les retours sont plutôt bons. Il y avait environ 80 personnes détenues, et elles ont adoré le film. Les femmes détenues ont adoré. Il y en a même une qui a dit que c’était sa vie aussi, qu’elle avait vécu ce moment où on entrait dans sa cellule pour prendre l’enfant, qu’elle était allée au mitard et qu’elle-aussi, elle avait eu une montée de lait au mitard…Les femmes détenues, anciennes détenues et les hommes détenus adorent. Au niveau du personnel pénitentiaire, c’est mitigé. Les surveillantes n’aiment pas. Elles trouvent que la vision de leur métier est trop dure. Moi j’ai essayé d’être nuancé, mais elles, elles trouvent que c’est trop négatif. J’ai remarqué aussi quand le film a été projeté à quel point elles souffrent du manque de reconnaissance de leur métier. Ce n’est pas très bien vu d’être surveillante de prison, dans la Société, et je ne m’étais pas rendu compte qu’elles en souffraient à ce point-là. Quand je les ai vues regarder le film, j’ai halluciné. Avant même que le film commence, elles avaient de gros, gros a priori, parce qu’à chaque fois qu’il y a un film avec des surveillantes de prison, elles se font allumer hommes comme femmes, là, le problème, c’est vraiment le métier de surveillant pénitentiaire. Et elles étaient là à analyser chaque petit détail, à chercher la petite bête, à vouloir tout le temps tout critiquer ! Je pense donc qu’il y a là un profond mal-être…Le reste du personnel pénitentiaire a bien aimé, il y avait la directrice, les conseillers d’insertion et de probation, une puéricultrice qui travaillait à la nurserie de Fleury-Mérogis, des gens de la protection judiciaire de l’enfance, des avocats…Pour résumer, les détenues adorent, les surveillantes ne l’aiment pas du tout, et le reste du personnel pénitentiaire aiment bien. Ils ont des petits trucs à dire mais ils aiment bien le film

 

 

Une fois le film mis en route, quelle fut la difficulté pour accéder aux lieux de tournage ?

C’était un gros défi. Nous avions peu de budget, pour exemple, dans un prophète de Jacques Audiard, ils avaient reconstitué le décor d’une prison qui coûtait plus cher que le prix de notre film donc il a fallu en trouver une désaffectée car l’administration pénitentiaire nous proposait de filmer dans des prisons récentes toutes justes construites mais malheureusement il n’y avait pas encore eu de détenus ce qui n’était pas mon souhait car elles ne disposaient pas de vécu. Je voulais montrer d’anciennes prisons pour aussi donner la sensation que le temps s’écoule différemment en prison. Finalement on nous a proposé une prison à Toulouse dans La prison St Michel désaffectée depuis un an. C’était important de tourner dans une vraie prison non seulement pour le décor mais aussi pour imprégner toute l’équipe. Le décor donnait donc de la motivation à toute l’équipe du film qui ressentait par la même occasion l’enfermement. Que ce soit les comédiennes, quand elle vont dans le mitard, par exemple, il y avait écrit le mot haine gravé avec des ongles. Ça fait de l’effet. La chef opératrice voit l’impact que peut avoir la lumière de la prison, pareil pour l’ingénieur du son qui à force d’être dans une prison parvient à mieux en décrypter l’ambiance sonore. Le fait de tourner dans une vraie prison a donné de la matière à toute l’équipe. Cela engendre également des contraintes. Ce que j’aime bien, c’est que dans ces contraintes, on ressentait l’enfermement. C’est vrai qu’on n’en pouvait plus d’être dans des petites coursives, on avait à peine la place de passer la caméra…Mais quelque part, même si c’est dur, on ressent l’enfermement. Et la contrainte rend créatif aussi ! Après on a quand même reconstitué en studio les cellules, notamment la nurserie.

 

Comment filme-t-on un espace aussi intéressant mais complexe que la prison ?

C’est vrai qu’on avait deux gros défis de mise en scène. Le premier, c’était vraiment de tourner dans un espace si petit, et ce qu’on a fait, c’est qu’on a reconstitué les cellules en studio, comme ça on a pu reculer les murs, on avait plus d’espace pour mettre la caméra, on a pu prendre du recul, j’ai pu varier les plans pour que ce ne soit pas trop redondant dans la mise en scène. On a essayé avec la chef-op de travailler chaque plan à la lumière, qu’elle ait un sens narratif, que ce ne soit pas juste joli ou pas joli mais que ça raconte quelque chose. On a fait ça pour tous les postes techniques, pas que pour la lumière. L’autre grande difficulté, c’était les bébés ! Il y avait 21 bébés sur le plateau sur tout le tournage. Et notamment pour le personnage de Lucas, qui grandit de l’âge de 0 à 2 ans et demi, sur un tournage qui a duré 31 jours, on a dû trouver 7 bébés qui se ressemblent et qui ressemblent à Mélanie Thierry, et il fallait qu’on y croit ! Ca peut paraître évident mais Mélanie n’était pas la mère de ces sept enfants, et pourtant il fallait qu’on ressente l’amour maternel. Si on ne le sentait pas, le film tombait à l’eau, on n’avait pas envie qu’elle retrouve son fils à la fin. Et ça, si ça fonctionne, c’est dû à Mélanie, qui a passé beaucoup de temps avec les bébés avant le tournage et pendant le tournage pour créer cette complicité.

 

La dynamique de cadrage est fort évolutive. Dans le cachot, le cadre est résolument fixe. Il y a une intention derrière chaque plan. Dans cette séquence, elle a envie de tout casser mais le cadre représente la prison et ça ne bouge pas, comme une manière de dire qu’elle peut bouger autant qu’elle veut, ça ne bougera pas. Je trouvais violent d’opposer le cadre fixe à Ombline qui essaie d’en sortir par tous les moyens. Après, au niveau de la mise en scène pure, il y avait deux grandes intentions sur l’ensemble du film, être toujours dans le point de vue d’Ombline, c’est pour cela que j’ai voulu faire une fiction plutôt qu’un documentaire et opposer la prison et la maternité, on oublie qu’on est en prison et on est dans l’intimité d’Ombline et Lucas. Après, au cas par cas, il y avait une note d’intention par scène. J’ai beaucoup travaillé avec Virginie Saint-Martin la chef opératrice et la première assistante a aussi apporté beaucoup d’idées sur le cadre. Virginie m’a aidé a toujours rester dans le point de vue d’Ombline et à aller jusqu’au bout de cette intention. Elle m’a beaucoup aidé dans la « sensation » il y a des mouvements de caméra qui ne s’expliquent pas, ils sont dans la sensation…L’ouverture présente la mère et l’enfant comme une seule entité tout en esquissant déjà, avec les jambes et les pieds qui les entourent, l’enfermement. Ce que j’ai voulu évoquer dans cette scène, lorsqu’elle raconte l’histoire de Noé, c’est le sentiment qu’ils éprouvent. Dans ces premiers plans, on perd la notion du temps et de l’espace. Ils ont au ralenti, le fond est uni donc on ne remarque pas qu’on est en prison, on est dans la bulle « Ombline-Lucas ».

 

Je ne pensais pas au départ mettre de musique dans le film, mais ma rencontre avec le compositeur Cyrille Aufort et sa musique m’a bouleversé. C’était primordial que le thème principal ne reflète pas l’univers carcéral mais plutôt une certaine douceur qui rappelle l’enfance et le sentiment de sécurité que crée la relation mère-fils, je tenais à ce que le thème principal ne fasse pas référence à un “film de prison”, mais plutôt à une musique autour de la maternité et qu’elle fasse écho à une berceuse, je voulais que ce bien-être entre une mère et son fils soit perceptible.”

 

 

 

Mélanie Thierry pour le rôle principal c’était un choix délibéré dès le départ ?

Alors au début je voulais une comédienne inconnue pour le rôle. Mais c’est finalement la directrice de casting qui m’a conseillé de voir Mélanie qui a accepté de passer le casting comme toutes les autres comédiennes. Elle a tout de suite été meilleure que les autres. Dès que je l’ai vu jouer Ombline, j’ai très vite su que cela pouvait n’être qu’elle même si j’ai eu très peur qu’elle refuse puisqu’elle a pris un délai de réflexion de trois semaines. Je pense qu’elle avait peur de ne pas être à la hauteur donc il a fallu la convaincre aussi. On a fait un gros travail de préparation avec, dans un premier temps, la transmission de toute la matière que j’avais accumulé pendant des années pour écrire le personnage. On a également fait une intervention pendant deux semaines, un atelier de théâtre à la maison d’arrêt des femmes de Fleury Merogis. C’était important que Mélanie rencontre des femmes qui vivent la même chose que son personnage et puisse s’imprégner des émotions qu’elles vivent mais également qu’elle entre en prison de manière réelle.

 

Après elle a apprendre à se battre, elle a pris des cours de combat de rue afin de savoir prendre des coups et en donner. Il a aussi fallu qu’elle prenne du poids et ne mette aucun maquillage, au final sur le tournage devant ses performances, il était plus judicieux de faire des gros plans. Elle se donnait vraiment beaucoup dans le rôle et il n’y avait pas un jour où elle ne m’a pas épaté sur le tournage. Pour qu’elle incarne le rôle, je lui ai expliqué le sous-texte, ce qu’il y a derrière le dialogue, ce qui se joue entre les personnages ou encore ce qui se passe entre les scènes, je lui ai donné beaucoup de matière pour qu’elle s’en nourrisse et qu’elle s’en empare. Et à partir de là, c’est son espace de liberté et de créativité. Après, Mélanie a poussé le personnage bien plus loin que là où je l’imaginais. Elle a eu des idées que je n’avais pas. Sur le tournage, j’essaie de laisser cet espace de liberté à chacun et j’essaie d’avoir une vue d’ensemble pour que tout soit cohérent, se fasse en harmonie. J’essaie de m’adapter à chaque comédien. J’ai plus l’impression d’être un coach qui est derrière les comédiens à essayer de les pousser à s’épanouir eux-mêmes dans leur travail tout en gardant une vision d’ensemble. J’essaie d’additionner les talents et les expérience et non de les réduire à mes intentions de départ.

 

Mélanie Thierry a des réactions parfois violentes dans le film mais à aucun moment elle n’est jugée comme fautive, en revanche dans le film vous faites incarner le mal par Corinne Masiero. Comment en être venu à lui avoir proposé le rôle ?

Personnellement j’adore ce personnage, mais je ne l’ai pas conçu comme étant le mal…c’est certes le plus dur mais aussi l’un de ceux qui souffrent le plus. J’avais rencontré Corinne en casting et j’ai beaucoup aimé qu’elle ait ce niveau de second degré ce qui la rend encore plus terrifiante.

 

 

Quelles sont vos références, les cinéastes qui vous influencent ?

Il y en a plein. Au niveau engagé, je dirais Chaplin, pour le travail du scénario, sur le fond et la forme, pour tout ce qu’il arrive à dire. Pour sa capacité à écrire des intrigues qui partent des personnages mais qui dans le fond racontent énormément de choses. Pour la mise en scène et la présentation des personnages, Coppola, Spielberg, Zemeckis…J’adore Terry Gilliam pour son travail du scénario et de la déco…Pour le travail du son, je dirais Jacques Tati et Jacques Demy…Je pourrais continuer longtemps sur le travail de l’univers du film, le lien qu’il y a entre la déco et le costume, et puis les plans-séquences…Il y en a beaucoup !

 

Vous citez des cinéastes loin de l’univers de votre premier film…

Je ne suis pas du tout fan des frères Dardenne par exemple, et je n’aime pas du tout la mise en scène documentaire. Par exemple, Polisse est un film que j’aime beaucoup, je l’ai trouvé très fort, mais je n’ai pas du tout aimé la façon dont c’était mis en scène. Le cinéma apporte tellement de possibilités, c’est la somme de tellement d’arts, que ce soit la déco, le costume, le maquillage, la lumière, le son, la musique, le jeu d’acteurs, le scénario… ’est magnifique, et quand c’est mis en scène de façon documentaire, je trouve que ça n’utilise que la moitié de ces arts et de ces possibilités. Et puis ce que j’aime, moi, dans la mise en scène, c’est la poésie. J’ai adoré Polisse, ou Entre les Murs, qui est aussi une mise en scène documentaire. Mais ce n’est pas mon univers. Par contre, j’adore Ken Loach.

 

Pour vos prochains films, pensez-vous qu’il vous faut passer des mois en préparation sur le terrain ?

Pour moi, oui, c’est obligatoire. Je pense qu’il est impossible de réaliser un bon film sans faire ça. J’ai remarqué que pour tous les films que j’avais adorés, les scénarios avaient été écrits en deux, trois, quatre ans et qu’il y avait un vrai travail de documentation. C’est ça qui fait la richesse du scénario. Évidemment il n’y a pas que ça, il y a aussi et surtout les personnages, l’univers du film. Mais c’est super important. Et en plus, c’est super épanouissant ! Le seul problème c’est que ce n’est pas payé et que c’est donc parfois compliqué de vivre avec ça. Mais c’est super épanouissant d’aller dans un univers…J’imagine que Maïwenn a dû apprendre plein de trucs en réalisant Polisse et que ça a changé sa vie, et que ce qui a changé sa vie, ce n’est même pas de faire le film, mais le temps qu’elle a passé avec ces gens ! Moi, ça a changé ma vie, le contact de ces femmes détenues.

 

Sur le papier, le film tend à avoir un point de vue plutôt féminin mais ne pourrait-on pas dire que la violence du milieu carcéral rend le film finalement asexué ?

Pour avoir étudié la sociologie, il est vrai que le féminin et le masculin sont des constructions sociales en d’autres mots c’est l’éducation des enfants qui les forgent. Donc il est certain qu’une femme, comme un homme peuvent être violents. Alors il est vrai que la prison correspond à des valeurs masculines (violence, virilité…) donc lorsqu’une femme est en prison, socialement, son image est dégradée. C’est un problème car elles ont peur d’être considérées comme des mauvaises mères. Il y a une culpabilité sociale très profonde.

 

 

 

 

FILMOGRAPHIE / Mélanie Thierry

                                                                 née le 17 juillet 1981.

 

 

1999 : Quasimodo d’El Paris, de Patrick Timsit

1999 : La Légende du pianiste, de G.Tornatore

2001 : 15 août, de P. Alessandrin

2002 : Jojo la frite, de N.Cuche

2003 : Passages, Frères Rifkiss

2005 : Écorchés, de C. Carron

2006 : Pardonnez-moi, de Maïwenn

2006 : Pu-239, de Scott Z. Burns

2007 : Chrysalis, de J.Leclercq

2008 : Babylon A.D., de M.Kassovitz

2008 : Largo Winch, de J.Salle

2009 : Je vais te manquer, d’A.Sthers

2009 : Le Dernier pour la route, de P.Godeau

César du meilleur espoir féminin

2010 : L’Autre Dumas, de S.Nebbou

2010 : La Princesse de Montpensier, de B.Tavernier

2011 : Impardonnables d’A.Téchiné

2012 : Comme des frères de H.Gélin

2012 : Ombline de S.Cazes

2013 : L’Autre Vie de Richard Kemp de G.Alvarez

2013 : Pour une femme de D.Kurys

2013 : Zero Theorem de T.Gilliam

2014 : Le Règne de la beauté de D.Arcand

2015 : Je ne suis pas un salaud d’E.Finkiel

2016 : Un jour comme un autre de F.Arano

2016 : La Danseuse de S.Giusto

2017 : Au revoir là-haut d’A.Dupontel

2018 : La Douleur d’E.Finkiel

2018 : Le vent tourne de B.Oberli

2020 : Frères de sang de S.Lee

2021 : Tralala des frères Larrieu