Mineurs abusés.

 

” Dans le cinéma, il n’y a pas de frontières ! Avec le cinéma ce qu’on peut générer le plus, c’est de l’empathie, du dialogue, on peut dire des choses que le langage ne pourrait pas dire. Et quelle force de pouvoir faire ça, de pouvoir montrer à des hommes qui ne pourraient peut-être pas se rendre compte de ce que c’est d’être une femme en Turquie et partout dans le monde ».

 

 

Deniz Gamze Ergüven

Réalisatrice

 

Elle est née  en 1978 à Ankara. Fille d’un diplomate turc, elle passe sa jeunesse entre Paris, Ankara et les USA. Ses voyages vont lui forger son œil et lui donner une vision élargie du monde, avant qu’elle ne décide de le représenter derrière sa caméra. De 2002 à 2006, école de cinéma de la Fémis à Paris et réalise plusieurs courts métrages. En 2013, elle milite dans le mouvement protestataire en Turquie, pour l’émancipation des femmes. Deniz Gamze Ergüven a demandé deux fois la nationalité française, en 2004 et en 2014. Elle sera déboutée deux fois d’affilée…« Je suis un peu comme une amoureuse éconduite avec la France… »

 

 

2015, Mustang, son premier long métrage sur Cinq jeunes filles, en plein désir d’émancipation confrontées au conservatisme turc. Comme un cri de colère retenu qui devait sortir et s’est fait entendre et applaudir. Adoubé par les critiques, récompensé aux Golden globes (Meilleur film étranger) avec 4 César (dont celui du Meilleur premier film) elle s’impose comme l’un des symboles du cinéma au féminin qui ose montrer une réalité révoltante. Une flopée de récompenses plus tard, elle part à Hollywood réaliser non pas un rêve de gosse mais Kings, un film qui lui tenait à cœur avant même de réaliser son premier film.

 

 

 

Pour son deuxième film, Hollywood lui donne alors la parole et la caméra. Après avoir tourné avec des adolescentes débutantes, elle se retrouve face à deux poids lourds du cinéma américain, Halle Berry et Daniel Craig. Il faut préciser qu’elle portait ce projet bien avant de réaliser Mustang mais pour des raisons de budgets, il lui a fallu patienter. A l’origine, il y a les émeutes en banlieue de 2005 auxquelles elle participe, puis la rencontre hasardeuse d’une femme qui lui raconte d’autres émeutes, celles de Los Angeles en 1992. Le rapprochement entre les deux événements donnera naissance à Kings. Et le travail acharné de Deniz et son sens de la dramaturgie apportent au film une authenticité et une puissance émotionnelle qu’on peut à nouveau applaudir.

 

 

 

 

 

 

Pour mieux la connaître…

 

Comment avez-vous choisi le sujet du film ?

J’avais très envie de raconter ce qu’est être une femme, une fille, en Turquie, cette sorte de filtre permanent qui commence très tôt. La première séquence du film, quand les filles jouent dans la mer en montant sur les épaules des garçons, c’est quelque chose que j’avais vécu et j’en avais été complètement mortifiée, alors que les réactions de mes personnages sont plus de l’ordre de la révolte. Ce qui a entraîné le projet, c’est la volonté de mettre en scène toutes les choses que j’aurais alors voulu faire et dire, et en donnant aux personnages le courage que je n’avais pas eu.

 

Vous traitez ce sujet plutôt dramatique de manière très dynamique.

C’est vite devenu extrêmement jubilatoire. Et une fois qu’on avait donné autant de courage aux filles, je n’avais certainement pas envie de les punir, donc il fallait qu’elles gagnent. Du coup, en partant de quelque chose de très sombre, on arrive à quelque chose de très solaire. Mais il y aussi les actrices qui sont extrêmement vivantes, incontenables à l’image du mustang, une métaphore associant la beauté, la liberté, l’indomptable. Une fougue que les actrices généraient d’autant plus quand elles étaient ensemble toutes les cinq, et qui rend le film d’autant plus solaire.

 

 

Comment avez-vous trouvé les cinq jeunes qui interprètent les cinq sœurs ?

C’était l’enjeu majeur. Cela a pris neuf mois avec des centaines de filles. J’avais préparé une sorte de carcan dans lequel les filles devaient entrer au cours d’une audition et qui me permettait de discerner les tempéraments et les aptitudes de jeu. Je leur demandais de se présenter, de raconter des anecdotes, mais aussi de faire des choses très simples comme chercher des clés dans une pièce. Il y avait également des scènes qui montraient leurs natures, notamment une où elles vivaient une très grande injustice avec un enjeu très fort de récupérer un objet. Et l’on voyait à qui on avait affaire : neuf sur dix suppliaient, une se rebellait, certaines essayaient de séduire, d’autres changeaient de stratégies toutes les deux minutes, etc. Après, il y a des choses que je cherchais comme un tempérament très trempée pour la plus grande des soeurs, une assurance très forte, assez séductrice, un peu Lolita. Quant à la petite Lale, elle est plus jeune que ce qui était écrit au scénario, et elle avait cette espèce d’intelligence, de bagout. Avant le tournage, elles ont eu un atelier animé par deux professeurs pour leur donner des outils de jeu. Et je leur ai montré tout un tas de films comme Allemagne, année zéro de Roberto Rossellini, Fish Tank d’Andrea Arnold, L’enfant des frères Dardenne, Monika d’Ingmar Bergman.

 

 

 

Quelles étaient vos intentions en termes de mise en scène ?

Quelque chose d’un peu large et de très solaire au début du film avec un assombrissement progressif au fur et à mesure de l’histoire. Et une mise en scène très dynamique car les filles sont dans le mouvement. Le chef-opérateur David Chizalet a cette manière très gracieuse de se mettre sur orbite autour des acteurs avec des scènes où l’on a l’impression d’être dans un essaim d’abeille et qui sont très fluides alors qu’il est caméra à l’épaule. Le scénario était très visuel et je fais des préparations de découpage, mais tout change beaucoup au tournage dès que les acteurs se mettent à bouger. Et nous avions créé un espace à l’intérieur de la maison qui me donnait toutes les possibilités pour construire des plans, des successions de plans, des enfilades de perspectives, avec des vues depuis les fenêtres sur des éléments très précis (la route, d’autres maisons). J’avais la maison de poupées dont j’avais exactement besoin pour pouvoir ensuite en jouer.

 

 

 

Comment avez-vous dirigé ces jeunes actrices, quasiment toutes débutantes ?

J’avais préparé un grand nombre de scène avec des acteurs professionnels en atelier, avant le tournage. Car parfois, on se rend compte que la couleur d’une scène nous avait échappé ou qu’une scène drôle est en fait triste, ou le contraire, et c’est seulement avec des acteurs qu’on s’en aperçoit. Le fait de travailler avec des professionnels avant de tourner avec des non-professionnels permettait de baliser beaucoup de choses. Et je suis vraiment partisane des préparations exhaustives pour que le monde du film soit très consistant. Le cinéma, ce sont des formes assez simples, on est plus dans la nouvelle que dans le roman, on raconte des histoires assez courtes, mais ce qui est important, c’est que tous les sédiments de cette histoire soient visibles et vivants, que les acteurs soient au courant de ce qui se passe pour eux bien longtemps avant et bien longtemps après, et ensuite réussir à générer du jeu chez eux. Les filles avaient besoin d’être élancées dans les scènes, de pouvoir rebondir. Il leur fallait juste les conditions et que les choix de direction soient très précis.

 

Comment vouliez-vous jouer avec l’environnement très suggestif pour faire respirer le huis-clos ?

Dès le scénario, il y avait un parti pris de l’ordre du conte, une volonté de s’éloigner du naturalisme et le plus possible de la réalité. L’oncle est une sorte de Minotaure dans son dédale, les filles sont comme une hydre, un corps à cinq têtes avec des tempéraments très différents qui me permettaient de raconter de manière kaléidoscopique les cinq destins possibles d’une même femme. Pour le décor, nous avons fait 1000 kilomètres de route au bord de la Mer Noire avec un cahier des charges très précis : il fallait une maison d’un certain style qui surplombe une route, la mer, le village. Nous avons trouvé le site idéal avec une nature inquiétante, une architecture particulière avec de grandes maisons rappelant les contes de fées, des traditions locales comme celle d’enterrer les morts dans les jardins, une dimension un peu fantastique.



Le sujet du film vous a-t-il créé des problèmes pendant le tournage ?

Comme le sujet est un peu tabou en Turquie, le scénario n’a pas été partagé avec tout le monde. Et nous étions dans une région assez conservatrice, ce qui inquiétait l’équipe de production pour certaines scènes. Mais rien n’a finalement posé de problèmes, même s’il y a eu de grosses peurs notamment la scène où Ece fait l’amour sous les fenêtres d’un vrai tribunal dans une ville très conservatrice, ce qui a failli donner une crise cardiaque au régisseur. Au total, le tournage a duré sept semaines très intenses.

 

 

Charles Gillibert & Deniz Gamze Ergüven

La production du film a été assez tumultueuse. Que s’est-il passé exactement ?

Après deux années de préparation mal organisée et enceinte, ce qui était utilisé comme argument auprès des coproducteurs pour expliquer que j’avais fait capoter le projet, j’ai appelé Charles Gillibert le premier producteur à qui j’avais fait lire le scénario de Mustang.et trois jours plus tard, il a accepté de reprendre le projet. En quelques jours, il a changé de distributeur français, de vendeur international, il a réussi à récupérer des financements supplémentaires auprès des télévisions françaises. Il a une détermination, une sérénité imperturbable, une méthode qui consiste à se dire que chaque problème a une solution. Comme le film est une coproduction entre trois pays avec certaines règles incompatibles, il y a eu quelques bras de fer car il fallait casser certaines choses pour que cela marche et avec le report du tournage, il a fallu tout reconstruire dans un véritable tourbillon dans lequel Charles était d’un flegme total : il avait même l’air de s’amuser !

 

 

 

 

A quel point êtes-vous liée à la cinématographie turque ?

Dans le cinéma, il n’y a pas de frontières et je me sens très affranchie de ces considérations. Si l’on pense au grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan par exemple, ses influences ne sont pas seulement turques et dans Uzak par exemple, il cite clairement Tarkovski. J’ai maintenant un nouveau projet de film en Turquie, mais j’ai écrit auparavant un scénario qui se déroule à Los Angeles, dans les quartiers afro-américains de South Central. Mais comme c’était un projet en langue anglaise et que je ne suis pas afro-américaine, il m’a été impossible de convaincre qui que ce soit. Pour pouvoir décrocher des financements pour mon premier long métrage, il fallait un projet comme Mustang, que les personnages me ressemblent, qu’on sache que j’avais grandi là-dedans. Mais à l’avenir, même si ce n’est peut-être pas pour tout de suite, j’espère que je serai suffisamment libre pour pouvoir tourner ailleurs qu’en Turquie si l’histoire le nécessite.

 

 

 

ANALYSE CINÉMATOGRAPHIQUE

 

« Un film remarquable, hommage à la féminité sous toutes ses formes et ode à la liberté. »

 

 

C’est le début de l’été. Dans un village reculé de Turquie, les cinq sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées. La facilité serait alors de rapprocher MUSTANG du premier film de Sofia Coppola, Virgin Suicides (1999). Les articles sur le film se succèdent et on peut déjà lire en masse « Le Virgin Suicide Turque ». Cependant MUSTANG est bien autre chose et cette comparaison limiterait le film à une relation de cinq sœurs et à une certaine nostalgie de la jeunesse. Deniz Gamze Ergüven montre avant tout la place des jeunes femmes en Turquie, ou du moins dans une partie encore archaïque de la société et leur expression d’envie de révolte contre ces conditions d’enfermement et de contrôle. MUSTANG frappe fort, grâce à sa réalisatrice qui transcende son sujet. Des plans sublimes où les corps et les longs cheveux bruns des actrices s’emmêlent, évoquant ainsi leur union et leur solidarité face aux épreuves, à de simples regards pleins de détresse, Deniz Gamze Ergüven envoûte. Sa maîtrise du cadre et de l’esthétique impressionne et porte MUSTANG très haut. Nous voilà pris dans un flot d’émotions, devant ce drame qui réunit sentiments de joie, de tristesse, mais surtout d’espoir.

 

Immersion dans le monde damné des jeunes filles mariées de force. Nord de la Turquie, aujourd’hui avec ces cinq sœurs toutes plus jolies les unes que les autres, âgées de 11 à 17 ans, vivent inconscientes de leur bonheur qui va prendre fin, sous la coupe d’une grand-mère tradi et d’un oncle autoritaire. Leurs batifolages avec des garçons du voisinage leur sont reprochés. On accélère le processus de leurs épousailles. C’est alors une ombre gigantesque portée sur cette sororité, où l’on prend mari comme on va à l’échafaud. L’incontestable réussite de Mustang tient au filmage des sœurs, corps collectif superbement fluide et chatoyant, bouquet de “jeunes filles en fleurs” telles qu’on les trouve de Proust à Sofia Coppola. Mais il existe chez Deniz Gamze Ergüven un vitalisme, une scénographie vitaminée qui, à chaque instant, émeut et égaie l’œil, nous attrape. Trait qui range le film du côté d’un “féminisme joyeux”, expression utilisée par Agnès Varda pour qualifier la couleur de ses propres films, et par capillarité Mustang, dont la doyenne des cinéastes n’a pas manqué de faire la publicité sur la Croisette alors qu’elle y recevait sa Palme d’honneur.

 

On a bien tenté de reprocher au film sa légèreté, son infidélité à un réel autrement plus sombre. C’est gommer un peu vite sa noirceur, les sociétés liberticides, la mort parfois comme seule échappatoire, renforcée justement par le contraste entre un corsetage moral et cette sorte de grâce ouatée de l’enfance, jusqu’à la dispersion du petit groupe, en cinq identités distinctes, avec chacune un destin plus ou moins enviable à la clé. Sans diaboliser le mariage arrangé la réalisatrice dénonce une tradition nuisible dès lors qu’elle se meut en tyrannie, en prison. Ce sont les autres qui sont désignés en vrais captif d’une doctrine morale et religieuse. Il faudra toute la pugnacité costaude d’une petite fille pour trouver le chemin de la liberté.